C’est presque un roman à l’eau de rose, dans lequel un grand éditeur tromperait sa compagne avec un robot. Célèbres pour leurs fictions sentimentales, les éditions Harlequin ont mis fin ces dernières semaines à leur collaboration avec des traducteurs, avec l’objectif de les remplacer par une agence utilisant l’intelligence artificielle, ont dénoncé ces derniers.
Témoignages
Dans un communiqué publié samedi 15 décembre, l’Association des traducteurs littéraires de France et le collectif «En chair et en os», engagé «pour une traduction humaine», expliquent que, «depuis quelques semaines», des traducteurs travaillant régulièrement avec les éditions Harlequin, qui appartiennent au groupe américain HarperCollins, «reçoivent les uns après les autres un appel téléphonique leur annonçant la fin de leur collaboration avec la maison d’édition».
«Une trahison du lectorat»
Selon les auteurs du communiqué, soutenus par d’autres organisations et syndicats du secteur du livre, «Harlequin abandonne la traduction : un prestataire externe, l’agence de communication Fluent Planet se chargera de passer les textes dans un logiciel de “traduction automatique” et de recruter directement en freelance des relecteurs et relectrices chargés de post-éditer la sortie machine en français».
Les traducteurs contactés ne se sont vus offrir «comme compensation que la possibilité (sans aucune garantie, d’ailleurs) de travailler au rabais pour un prestataire externe au lieu de traduire pour une maison d’édition», déplorent-t-il, dénonçant un «plan social invisible» pour des traducteurs collaborant parfois depuis de longues années avec Harlequin, sous le statut d’artiste-auteur.
«C’est à notre connaissance la première fois en France qu’une maison d’édition passe à grande échelle à la «traduction automatique» et à la post-édition, de surcroît en externalisant cette activité, s’indignent-ils. Ces pratiques sont une trahison des travailleurs et travailleuses du livre, mais aussi une trahison du lectorat. C’est brader totalement l’activité de traduction, au mépris des personnes qui traduisent et de celles qui lisent.» Le collectif appelle à refuser «que la «traduction automatique» mette le pied dans la porte des maisons d’édition».
«Nous sommes en train de mener des tests»
«AUCUNE collection Harlequin n’a été traduite uniquement par traduction automatique générée par intelligence artificielle», a réagi HarperCollins dans une déclaration écrite transmise à l’AFP. «Les ventes de nos collections Harlequin déclinent sur le marché français depuis ces dernières années. Nous souhaitons continuer à proposer au lectorat autant de publications possibles au prix public actuel qui est très bas, 4,99 € par exemple pour [la collection] Azur», explique l’éditeur. «Nous sommes donc en train de mener des tests avec Fluent Planet», société qui «recourt à des traducteurs expérimentés qui s’appuient sur des outils d’intelligence artificielle pour une partie de leur travail», ajoute-t-il.
Fluent Planet se présente comme l’agence de communication «la plus en pointe sur les techniques humaines et numériques de traduction écrite». Selon Yann Ferguson, directeur scientifique du laboratoire LaborIA, les métiers de traducteur, journaliste, graphiste et autres créateurs de contenus sont ceux qui subissent aujourd’hui le plus fort impact de l’intelligence artificielle.




