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Olivier Bordaçarre est apparu il n’y a pas si longtemps dans le monde du noir mais il est en train de s’y faire une place majeure avec une imagination et un style qui ne ressemblent à aucun autre. On se souvient de son avant-dernier roman, Appartement 816 (Fusion /l’Atalante, 2021) qui racontait de façon quasi hypnotique la façon dont un homme sombrait dans la folie. Nous n’avions jamais lu un texte pareil, fascinant du début jusqu’à la fin. Cette fois, il aborde un drame social en le racontant à travers le regard de divers personnages qu’observe et commente le narrateur, avant, pendant et après les faits. On se promène dans le temps et dans l’espace, tournant autour de la disparition qui devient très vite la mort d’Hervé Snout, directeur d’abattoir sanguin d’une petite ville de province où tout le monde se connaît et où les conventions sociales figent chacun dans un rôle bien défini.
Peut-on être un bon père quand on passe ses journées à découper des animaux ?
L’accroche du récit donne le la. L’auteur précise que nous sommes dans la cuisine des Snout le mardi 16 avril 2024 à 20h04, soit dix heures et trente-quatre minutes après la disparition du chef de famille. «Oui, cela pourrait commencer ainsi. Ici, comme ça, d’une façon un peu banale, à la manière d’un roman de famille, dans cette pièce chaude et claire où se chevauchent les odeurs comme nulle part ailleurs, ce lieu de réunion où convergent quotidiennement les appétits, où bruissent les conversations et les silences, les cliquetis des couverts et les rumeurs des appareils électriques.» Odile Snout, l’épouse d’Hervé dont c’est l’anniversaire ce soir-là, s’affaire dans sa cuisine, dans les odeurs puissantes du bœuf bourguignon qui mijote. L’ambiance devrait être à la fête, elle est morose, Odile s’inquiète, ce retard d’Hervé n’est pas normal. «Odile Snout est une femme de 38 ans, blonde aux cheveux épais, volumineux et légèrement ondulés, souvent détachés, parfois retenus par des élastiques, des pinces, des foulards (comme à présent). Ses yeux sont d’un bleu de lagune, ses cils longs et fins, son nez droit, son cou allongé donne à sa tête un port altier, les rondeurs harmonieuses de son corps ne sont pas sans générer de franches convoitises, tant de la part des hommes que des femmes. Odile est l’épouse d’Hervé Snout et la mère de leurs deux enfants, Eddy et Tara, des jumeaux dizygotes âgés de quatorze ans.»
On pressent, à la description de cette famille, que quelque chose cloche, on est entraîné, englué dès les premières phrases dans une sorte de malaise, rien ne va mais l’on ne saurait dire quoi et plus l’on avance dans le récit, plus l’on comprend que rien n’unit cette famille à part l’obligation imposée par la société à chacun de ses membres de vivre sous le même toit. Et d’ailleurs, peut-on être un bon père, un bon mari, un bon citoyen quand on passe ses journées à tuer et découper en morceaux des animaux qui comprennent très vite ce qui va leur arriver à peine le seuil de l’abattoir franchi ? C’est en gros l’interrogation première d’Olivier Bordaçarre qui, déjà, dans Appartement 816, nous racontait dans le moindre détail comment le héros finissait par tuer son chien adoré, Bruno, avant de le découper en morceaux pour le faire disparaître plus facilement. Une société qui traite ainsi ses animaux peut-elle fonctionner normalement, s’interroge l’auteur qui ne nous épargne rien des conditions d’abattage dans l’établissement d’Hervé Snout que l’on découvre aussi cruel avec les hommes qu’avec ses bêtes mais, au fond, ce n’est pas un hasard.
D’autres personnages comptent dans ce roman, et notamment Gustave et Gabin, qui s’aiment comme des frères, on s’attache à très vite à ces deux garçons que tout sépare et tout rapproche et l’on tremble pour eux quand on les voit intégrer l’abattoir d’Hervé Snout mais nous n’en dirons pas plus, la force de ce roman réside dans la montée en tension, comme un opéra de Wagner, il faut laisser éclater le final sans rien en dévoiler, on en sort essoré et ravi.




