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D’emblée, on sent que quelque chose cloche sur cette île où débarque un soir, en provenance de Bruxelles, le héros de ce roman. Sentiment d’oppression, de solitude, de vide. L’appartement qu’il a loué sur Internet ressemble davantage à une cellule qu’à une chaumière tout confort, on ne sait trop ce qu’il fabrique là, il a emmené dans son sac de quoi tenir trois jours et aussi un sandwich qu’il avale sans vraiment le savourer. Bref, ambiance triste et angoissante. Il est seul mais lié à quelqu’un à qui il parle ou plutôt à qui il envoie des messages vocaux. Nous vient aussitôt une bouffée de compassion pour cette personne-là qui va devoir supporter un interminable soliloque, nous qui détestons les messages vocaux impossibles à écouter en open space ou en réunion.
Que fait-il sur cette île ? Qui est la personne à qui il s’adresse et pourquoi n’est-elle pas avec lui ? A partir du moment où nous nous posons ces questions, nous sommes ferrés, il va falloir avancer pour comprendre. D’autant que tout devient de plus en plus étrange sur ce morceau de terre qui concentre tout ce qui nous insupporte, du gris, du silence, des falaises balayées par le vent et une mer houleuse, de quoi faire dresser les poils sur la peau. Vivement du bruit, vivement la foule et les odeurs de la ville, songeons-nous en tournant avidement les pages.
Lavage de cerveau et embarcadère surveillé
Très vite, nous comprenons que l’interlocuteur du héros est son compagnon et que celui-ci est en piètre état. Pourquoi ? Y est-il pour quelque chose ? Il faudra attendre la fin du roman pour le savoir. En attendant, on voit défiler sur l’île des petits vieux habillés en jaune, une adolescente en colère qui apostrophe notre héros et lui demande de quitter les lieux, une femme qui se sent pourchassée, traquée, par qui l’on apprend qu’il existe, deux vallées plus loin, un lieu baptisé «le Bâtiment», qui a donné son nom à ce roman de Mehdi Bayad, une sorte de centre de rééducation pour personnes inadaptées à la société.
Bien sûr, notre héros ne va avoir de cesse de découvrir cet endroit, alors même que l’adolescente en colère qu’il pense avoir mise dans sa poche, va le supplier de ne surtout pas s’en approcher. Trop dangereux, le prévient-elle, dans ce «Bâtiment» on lave le cerveau des gens. Une femme y règne en maître, Mme Rudra, il ne faut surtout pas la mettre en colère. Par ailleurs l’embarcadère est surveillé, lui dit-elle, impossible de s’enfuir. «Je devrais normalement être en état de tétanie et suffoquer comme un poisson hors de l’eau, confie notre héros par message vocal à son compagnon dont on ne sait pas s’il est en état de l’écouter. Mais je n’ai pas peur. A la place, j’exulte ! Ne me méprise pas : je sais combien ce comportement te semblerait puéril. Je souhaite simplement être honnête avec toi et t’offrir sans filtre l’intégralité de mon âme puisque celle-ci t’appartient. La vérité est que je n’éprouve aucune frayeur. Je suis excité comme cela ne m’était pas arrivé depuis cinq ans.»
Le style de ce roman est très oral, très fluide, baigné d’humour, truffé de reproductions de textos ou d’extraits de blogs, on s’y coule comme dans un jeu de société. Mais le message de fond est bien plus profond qu’il n’y paraît. Qui est le plus malade ? Le monde ? La société ? Les individus ? Vous avez une heure…




