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Jeudi polar

«Le Casse ultime» de Don Winslow, une bouffée d’air noir

Un recueil de nouvelles inédites dans lequel l’auteur américain excelle, bourré de vie, d’humour et de talent.

Don Winslow, à Turin, en 2024. (Leonardo Cendamo /Opale)
Publié aujourd'hui à 8h18

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Il a bouffé du lion. On avait quitté Don Winslow ratatiné d’angoisse et de fatigue un jour pluvieux de mai 2024 à Paris, nous annonçant qu’il renonçait à publier pour mieux se battre contre l’élection de Donald Trump, et voilà qu’on le retrouve, près de deux ans plus tard, au sommet de son talent. Ce n’est pas un roman qu’il livre en cette rentrée 2026 mais un recueil de nouvelles inédites extrêmement savoureuses et bourrées d’humour. D’ailleurs, avant d’oublier, saluons le talent fou du traducteur, Jean Esch, car certaines de ces nouvelles sont basées sur des jeux de mots qui ont dû être sacrément difficiles à retranscrire en français et pourtant, à aucun moment on ne sent la trace de l’anglais derrière le français.

On pense bien sûr à Véridique, un dialogue entre deux hommes dont on ne sait rien au début, on comprendra dans les dernières phrases de qui et de quoi il s’agit, ne comptez pas sur nous pour spoiler. L’échange est dingue, on croirait assister à un match de ping-pong littéraire. Difficile d’en extraire un passage car tout est imbriqué. Essayons quand même. «— Bref, notre gars de New York fait dessiner ses plans et il se met en quête d’un entrepreneur. Il interroge tous ceux de ce putain de Rhode Island, et il opte pour Lenny Sans Chaussettes. Au fait, tu sais comment il a hérité de ce surnom, hein ? — Non, à vrai dire. — Un jour, il va à une réunion avec Carlo et les autres. Bobby… — Bobby Bats ou Bobby Cinq Poissons ? — Bobby Bats. Depuis quand Carlo traîne avec Bobby Cinq ? — Je ne sais pas. — Oui, exactement, tu ne sais pas. Parce que la réponse est jamais. Cinq est une petite frappe de merde. […] Bref, ils sont tous assis autour d’une table chez Angelo’s, Bobby Bats baisse les yeux et il voit que Lenny ne porte pas de chaussettes.» Le retournement, à la fin, est formidable.

«Don, c’est un caméléon»

Le Casse ultime, qui a donné son nom au recueil, est bouleversante. John Highland, à près de 60 ans, a été reconnu coupable de vol à main armée, il devrait finir ses jours en prison. Libéré sous caution en attendant l’énoncé de la sentence, il décide de monter un «casse ultime» pour mettre à l’abri la femme qu’il aime, Jewel. Il décide de s’attaquer à un casino. «Un casino est une putain de laverie automatique. Le processus est simple. L’argent de la drogue entre dans le casino par la porte de derrière. Des personnes envoyées par le cartel jouent à certaines tables. Ces parieurs gagnent. Il peut leur arriver de perdre, aux cartes ou aux dés, mais dans l’ensemble ils gagnent, parce que c’est truqué, et ils gagnent gros.» Certains passages du texte sont aux petits oignons et, là encore, on se demande comment le traducteur s’en est tiré. Ainsi quand le narrateur explique que le fric passe par les cuisines du casino. «L’artiche avec les artichauts, dit Jamal».

Mais la nouvelle la plus émouvante, c’est la Liste du dimanche. L’histoire d’un jeune garçon, Nick qui, chaque dimanche, livre de l’alcool en clandé à des clients inscrits sur une liste, qu’on appelle la liste du dimanche. C’est que le Rhode Island est, ce jour-là, un dry state, on ne peut y boire de l’alcool. Ses parents sont des hippies, ils vivent entourés de disciples qui fument de l’herbe «en psalmodiant des conneries». «Ils sont extrêmement énervants, et si Nick doit encore écouter l’un d’eux gratter sa guitare en beuglant Blowing in the Wind, il va se tirer une balle.» Nick, lui, est plutôt ce qu’on appelle un townie, un gars de la ville, ambitieux, bien habillé et les cheveux courts. Il rêve d’aller à l’université mais ses parents n’ont pas un rond et préféreraient le voir faire la manche plutôt qu’étudier. C’est pour ça qu’il travaille le dimanche. Comme la précédente, cette nouvelle est pleine d’humanité.

Comme l’écrit le romancier Reed Farrel Coleman dans la préface de ce recueil, «Don n’est pas prisonnier d’un seul style, d’un seul ton, d’un seul genre ou sous-genre», c’est «un caméléon, au meilleur sens du terme, et quels que soient les couleurs ou le camouflage avec lesquels il peint ses personnages, que ce soit sous le déguisement d’un flic new-yorkais corrompu, d’un homme de main de la mafia ou d’un détective privé». Comme il le note très justement, quand on lit Don Winslow on sait exactement à quoi s’attendre tout en sachant qu’on sera surpris à chaque tournant.

Don Winslow, le Casse ultime. Traduit de l’anglais par Jean Esch, HarperCollins noir, 384 pp, 22,50 €.

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