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Le Marché de la poésie maintient finalement la Palestine comme invitée d’honneur

La 42e édition du Marché de la poésie, organisée autour de l’anthologie d’Abdellatif Laâbi, évoque ce samedi 8 juin une «communication précipitée», à propos de l’annonce il y a quelques jours d’annuler la mise à l’honneur de la Palestine.

Le poète marocain Abdellatif Laâbi en 2013. (Witi de Tera/Opale)
Publié le 03/06/2024 à 20h12, mis à jour le 08/06/2024 à 15h56

Incompréhension ou rétropédalage ? Après avoir suscité de vives réactions, l’association Circé, organisatrice du Marché de la poésie, a publié un communiqué sur le compte Instagram officiel de l’événement ce samedi 8 juin, confirmant que la Palestine sera bien l’invitée d’honneur de l’édition 2025 de l’évènement.

Le collectif avait annoncé il y a quelques jours renoncer à mettre à l’honneur la littérature palestinienne dans le contexte de la guerre au Proche-Orient. Mais cette «communication précipitée, maladroite et malencontreuse a laissé pensé que nous renoncions à recevoir la poésie palestinienne à l’occasion du Marché de la poésie 2025». Finalement, «en accord avec les membres du Conseil d’administration, je confirme que la poésie palestinienne est invitée d’honneur», annonce la publication ce samedi, signée Jean-Michel Place, le président fondateur de l’organisation. Sans entrer davantage dans les détails.

Un discours bien différent de celui porté, il y a quelques jours, par Yves Boudier, président de l’association organisatrice du festival. Son souhait était clair : la 42e édition du Marché de la poésie, organisée en 2025, ne se transformerait pas en «scène politique». Et pour ce faire, il décidait donc d’annuler la mise à l’honneur de la littérature palestinienne. Il en informait même le poète Abdellatif Laâbi, dont l’anthologie parue en 2022 (1) devait être au centre des festivités, via une lettre écrite fin mai par le délégué général, Vincent Gimeno-Pons. «Cependant (est-il la peine de t’en dire plus ?), la situation tragique actuelle ne permet plus d’envisager ce projet», sous-entendu le pays n’a pas les financements nécessaires.

Pour inviter une délégation d’environ huit poètes, «il y a un important travail et budget à engager derrière, précisait Yves Boudier à Libération. Il doit prendre en charge les transports, les frais annexes… Près de 40 000 euros. Est-ce que la Palestine a les moyens de soutenir la manifestation dans ce contexte ?» Outre ce critère, il évoquait la difficulté et la crispation autour des rencontres organisées entre des écrivains israéliens et palestiniens. Ces derniers refusant de faire face à leurs homologues «tant que le conflit dure».

«Moralement insupportables»

Programmer la Palestine était un souhait confirmé depuis juillet 2022 et le Marché de la poésie travaillait depuis avec Abdellatif Laâbi. Quelques jours après avoir reçu la lettre de Vincent Gimeno-Pons, il avait rendu public ses échanges et sa réponse sur son compte Facebook. Il écrivait : «J’estime que les raisons que vous invoquez pour justifier un tel revirement sont politiquement biaisées et moralement insupportables. Je m’attendais de votre part à plus de discernement et de courage. […] Votre décision de ne pas laisser libre cours [aux poètes et poétesses palestiniens] l’an prochain fera planer un doute sur votre bonne foi en tant qu’organisateurs du Marché de la poésie, et mettra à mal l’avenir même de ce dernier.»

Yves Boudier regrettait et s’étonnait de sa réaction : «Il est dans le déni […] comme si le monde était celui du 6 octobre.» Pour autant, pour la 41e édition, organisée du 19 au 23 juin sur la place Saint-Sulpice, à Paris (VIe arrondissement), il ne craignait aucune incidence sur le nombre de visiteurs, estimé à 500 000 malgré une pétition lancée en ligne le 4 juin par des acteurs du monde littéraire comme la poétesse Rim Battal ou le collectif Mange tes mots. Ils appelaient au boycott du Marché de la poésie : «Le Marché montre aujourd’hui le vrai visage de la poésie que cette institution souhaite défendre : une poésie désincarnée du réel, comme si la littérature pouvait être neutre. Cette posture éthérée et hors-sol positionne le Marché très à droite sur l’échiquier politique alors qu’il prétend s’en extraire. […] Nous croyons en une poésie située et politique, une poésie qui peut bousculer notre perception du réel en redonnant la voix aux personnes que l’on empêche. Annuler, c’est silencier. […]. Oter la parole à ces poète.sses est impardonnable.» Pour Abdellatif Laâbi, à l’origine d’une tribune publiée dans nos colonnes le surlendemain de notre papier, «il est inadmissible de tordre ainsi le bras de nos confrères et consœurs palestinien.nes».

(1) Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui. Textes choisis et traduits de l’arabe par Abdellatif Laâbi. Points, 192 pp., 8,90€.

Mise à jour : ce samedi 8 juin à 15h55, avec l’ajout de la publication sur Instagram d’un message confirmant le maintient de la Palestine en invitée d’honneur d Marché de la poésie 2025.

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