Menu
Libération
Polar

«L’Enfant de l’ogre», l’autre victime du féminicide

Delphine Saubaber raconte un crime conjugal en plaçant le fils du couple au cœur de ce roman empreint de délicatesse.

(Yohanne Lamoulère/Tendance Floue/Yohanne Lamoulère/Tendance Floue)
Par
Christine Ferniot
Publié aujourd'hui à 18h03

Retrouvez sur cette page toute l’actualité du polar et les livres qui ont tapé dans l’œil de Libé. Et abonnez-vous à la newsletter Libé Polar en cliquant ici.

«Moi je dis : si vous avez une maman faut la garder. Parce qu’un jour, elle peut s’envoler. Comme mon ballon d’anniversaire dans le ciel.» Celui qui parle ainsi, tout dépourvu, tout perdu, s’appelle Mathis. Un matin, le petit garçon de 6 ans se réveille. On est à quelques jours de Noël et sa mère n’est pas dans son lit, ni dans la cuisine en train de lui préparer leur petit déjeuner. Elle a disparu. La veille au soir, elle lui caressait le front pour qu’il s’endorme en lui disant à demain, comme tous les jours et, tout à coup, il la cherche en vain dans la maison. Très vite, son père est soupçonné, arrêté et incarcéré. Mathis doit partir vivre avec son grand-père, changer d’école, de vie, de perspectives. Et chaque nuit, il serre contre lui le pyjama de sa mère pour retrouver son odeur.

Quand, au premier matin de la disparition, Pierre, le père, téléphone très tôt à la gendarmerie pour signaler la disparition d’Elodie, sa femme, le couple est sur le point de se séparer. Les soupçons se resserrent vite autour du mari jaloux et nerveux. On cherche partout dans la région le corps d’Elodie, et Mathis attend, inconsolable.

On le comprend dès les premières pages, l’Enfant de l’ogre développe une affaire de féminicide. Delphine Saubaber donne la parole à chacun des protagonistes mais principalement à l’enfant, celui qu’on n’écoute jamais et qui souffre dans un silence de mort. La romancière (qui est par ailleurs grand reporter) parvient avec un talent de dentellière à faire entendre cette voix frêle, faire vivre cette silhouette un peu grêle, cet être mutique tellement seul dans sa douleur. L’autrice se glisse délicatement dans la tête du garçon qui grandit trop vite et pense à sa vie d’avant avec les jouets de sa chambre, les photos du bonheur à la plage entre ses deux parents qui souriaient largement. Elle tisse une toile fine, accorde du temps à chacun, à chaque jour qui passe, ne plonge ni dans le pathos ni dans la facilité larmoyante. Avec justesse, elle laisse le dernier mot à Mathis, l’autre victime rongée par cette peur terrible d’oublier les morts quand le temps passe inexorablement.

L’Enfant de l’ogre, Delphine Saubaber, éditions Phébus, 288 pp., 22,40 €

Dans la même rubrique