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«Les Abandonnés de l’île Saint-Paul» : quand la vie humaine n’a aucune valeur

Dans un court récit, Valentine Imhof raconte l’histoire réelle de sept employés d’une entreprise bretonne oubliés en 1930 au cœur de l’océan Indien.

L'île Saint-Paul, dans l'océan Indien. Avec sa voisine Amsterdam, elles sont les îles les plus isolées au monde. (Émile Loreaux/Hans Lucas)
Publié le 31/01/2026 à 11h55

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C’est une histoire terrible, une histoire vraie que l’on découvre sidérée par tant de cruauté et de cynisme. Etonnée aussi de n’en avoir jamais entendu parler auparavant. Un jour de 1930, sept employés – six hommes et une femme enceinte – de «la Langouste française», une conserverie de poissons basée en Bretagne, sont abandonnés sur la petite île Saint-Paul, au cœur de l’océan Indien. A vrai dire c’est un simple îlot volcanique battu par les vents, mélange de parois verticales et d’étendues monotones, sans arbres ni arbustes, où seuls subsistent de pauvres lapins qui vont vite finir en civet pour agrémenter des menus constitués essentiellement de poissons. Les dirigeants de l’entreprise ont insisté pour qu’ils restent sur l’île afin de surveiller et d’entretenir les infrastructures mises en place pour récupérer et conditionner les langoustes. Ils ont promis de venir les récupérer au bout de trois mois.

Les premières semaines passent assez vite car il faut s’organiser et se répartir les tâches. «On prend soin des machines de l’usine (la sertisseuse et l’autoclave surtout), on refixe un volet ou une gouttière, on mastique un carreau, on recale les fondations en pierre des baraquements, on veille sur les chaloupes de pêche et les monceaux de casiers, on remet d’aplomb les escaliers extérieurs, on colmate, on calfeutre, et on s’efforce de tout maintenir propre – une gageure, parce que les rats abondent et se croient partout chez eux.» Une petite fille va naître même, dénommée Paule, comme l’île sur laquelle elle est née.

«Un abandon pur et simple»

Au bout de trois mois, le bateau ne revient toujours pas. Les sept employés dépérissent. L’ennui gagne, les jours et les heures passent de plus en plus lentement, le phonographe qui permettait d’égayer les soirées rend l’âme. Et puis la petite Paule meurt. A 8 semaines, faute de soins appropriés. Et l’un des employés est atteint d’un mal étrange, on ne sait comment le soigner. Ses camarades assistent, impuissants, à sa longue agonie.

Et ce foutu bateau qui n’arrive toujours pas.

Pas question que nous vous dévoilions la fin, il faut lire ce court récit de Valentine Imhof qui raconte formidablement bien le destin de ces abandonnés de l’île Saint-Paul. Et surtout le scandale effarant que va mettre au jour cette tragédie. «On peut oublier ses clés, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n’oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par un contrat et dont on est la seule promesse de survie, sur une île déserte, inhospitalière, et cela pendant des mois, à la période la plus difficile de l’année, écrit cette autrice reconnue et professeure de lettres à Saint-Pierre-et-Miquelon. Il s’agit d’un abandon pur et simple, révélateur d’un système strictement comptable où la vie humaine n’a pas de valeur parce qu’elle n’est pas cotée en bourse et ne rapporte aucun dividende. A fortiori celle de gens simples qu’on sacrifie, sans état d’âme, pour que ne rouillent pas des machines.»

Les Abandonnés de l’île Saint-Paul, de Valentine Imhof, éditions de l’Aube noire, 128 pp, 11,90 €.

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