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«Les Braises de l’incendie» d’Eric Decouty : sous les cendres, le trafic de drogue et la haine

Avec son quatrième roman, le journaliste et écrivain nous ramène en 2005 quand les banlieues s’embrasaient dans un contexte politique et social éruptif.

A Paris, lors de la veillée d'hommage aux victimes de l'incendie de l'hôtel Paris-Opéra, le 18 avril 2005. (Jean-Pierre Muller/AFP)
Publié le 21/12/2025 à 8h12

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Tout commence par un feu gigantesque qui s’engouffre dans la cage d’escalier de l’hôtel Caumartin rue de la Victoire, à Paris, non loin de l’Opéra et des grands magasins. Ne pas se fier au standing du quartier, l’établissement appartient à un marchand de sommeil qui loue des chambres délabrées à des demandeurs d’asile d’origine africaine. Les pompiers et le Samu ont fait le maximum mais la tragédie a causé la mort de 28 personnes dont 12 enfants. Le roman d’Eric Decouty débute sur la peur d’un jeune garçon piégé par les flammes qui porte une mallette dans les bras, tente de faire sortir sa mère et ses sœurs puis, devant l’avancée du feu, se voit contraint de s’enfuir, le cœur rongé par le chagrin et la culpabilité.

Ce garçon, c’est Tano, un adolescent ivoirien qui a perdu sa famille dans l’incendie, à l’exception d’une petite sœur qui a été récupérée par la police et confiée à sa tante. Au lendemain de la tragédie, il a disparu. Le juge Krause, qui était au placard après une affaire mal gérée et qui peine à surmonter la mort de sa femme par la faute d’un méchant cancer, est chargé de l’affaire par une des doyennes du tribunal de grande instance de Paris. Elle l’apprécie et part bientôt à la retraite, elle se moque donc qu’on lui reproche d’avoir fait confiance à ce que tout le monde présente comme une planche pourrie.

Colère des banlieues

La partie s’annonce difficile pour le juge Krause. De toutes parts on lui rabâche : «Surtout pas de zèle.» Pourquoi les plus hautes instances de la justice tiennent-elles tant à ce que l’affaire de cet incendie soit vite classée ? Krause, qui est un honnête homme, n’est pas sûr de pouvoir, seul, affronter tous ceux qui se mettent sur sa route mais il sent confusément qu’il doit aller au bout. Quand il rencontre Nathalie Ségurel, une jeune avocate un peu tête brûlée qui lui remet un témoignage apte à faire avancer l’enquête, il fonce. Quitte à franchir la ligne rouge. Et les deux vont consacrer leurs jours et parfois leurs nuits à chercher le jeune Tano afin de découvrir ce qui se cache sous les cendres de l’hôtel Caumartin.

On s’en doute, ce qui se cache n’est pas beau à voir. Et cette intrigue est d’autant plus intéressante qu’elle se déploie dans un contexte politique et social éruptif. On est en 2005, des émeutes embrasent les banlieues sur fond de trafic de drogue et de violences policières, un certain Nicolas Sarkozy est ministre de l’Intérieur et rêve d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat, pour cela il est prêt à «passer au karcher» toutes les banlieues afin de les débarrasser de ce qu’il considère être de «la racaille», bref tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce polar d’Eric Decouty un véritable page-turner. On est suspendue au destin de Tano et de sa sœur survivante, à la capacité du juge et de son amie avocate à briser le mur du silence et de la corruption, et l’on assiste, impuissante et effarée à la montée de l’islam radical qui profite de la misère et de la colère des banlieues pour recruter de jeunes garçons. «Des jeunes rentrent [en prison] avec un jogging et des baskets et sortent avec barbe, djellaba et Coran à la main, explique un juge à Krause. Ces dernières années, ils sont de plus en plus nombreux à être endoctrinés par des détenus déjà radicalisés… C’est comme ça que de petits délinquants basculent dans le terrorisme de façon active. Parfois sans même savoir exactement à quoi ils participent.»

Le personnage du juge Krause est magnifique. Comme tout héros de polar, il a une blessure secrète et même deux, ce qui lui donne beaucoup d’humanité. Et l’intrigue est parfaitement maîtrisée, les différents tiroirs de l’affaire s’ouvrant les uns après les autres sans nous perdre. Les Braises de l’incendie est le quatrième roman noir d’Eric Decouty, qui fut un temps directeur-adjoint de Libération, et il s’agit sans doute de son meilleur.

Les Braises de l’incendie, Eric Decouty, Liana Levi, 352 pp, 20€

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