Forough Farrokhzâd, poétesse iranienne à la vie brève (1935-1967), navigue avec sûreté entre le merveilleux et le concret. Dans Une autre naissance, son quatrième recueil (1964), un poisson sorti d’un conte rend visite à des «dormeurs» et les emporte «loin des plaintes sinistres des horloges / Des fatigues, des langueurs / De ce monde de soupe, de bavardage et d’inconséquence / De ventres gonflés, de ventres gras, d’eunuques / Ce monde de clap-clap et de simagrées […] / Ce monde / Et ses pendaisons / Sur la place Toupkhouneh.»
La semaine dernière
Dans l’Iran du dernier shah, Mohammad Reza Pahlavi, Forough Farrokhzâd, belle jeune femme dont le prénom évoque la clarté, vit les yeux grands ouverts et à rebours des conventions. Elle est la scandaleuse de Téhéran. Elle a eu des relations extraconjugales, a divorcé, elle gagne sa vie, écrit. La poétesse a une liaison avec un homme marié, un intellectuel directeur d’un studio de cinéma, et se lance dans la réalisation puis dans le théâtre. La Maison est noire, documentaire en noir et blanc tourné dans une léproserie, fut notamment remarqué à l’étranger par Chris Marker. Plus tard le cinéaste Abbas Kiarostami lui rendra hommage en donnant comme titre à l’un de ses films celui de l’un de ses textes, le Vent nous emportera.
Ses poèmes sont à l’image de son existence, vibrants, malgré un arrière-plan tourmenté, nostalgique. L’amour y a la première place, on y trouve des références à la mythologie persane. Mais c’est surtout la profonde sensualité de cette poésie qui touche. Les couleurs, les sons, la lumière frappent l’imaginaire. Et quand la rose est rouge, elle claque «comme un drapeau dans / Une révolution.»
L’extrait
Sur la terre
Je regarde par ma fenêtre
Je ne suis rien d’autre que l’écho d’un chant
Je ne suis pas éternelle
Je ne cherche rien d’autre que l’écho d’un chant
Dans le cri d’un plaisir
Plus pur que le simple silence d’un chagrin
Je ne cherche pas un nid
Dans un corps qui serait comme une rosée
Sur le lys de mon corps
Ma vie une cabane
Sur ses parois
Les traits noirs de l’amour
Des gens de passage ont laissé
Des souvenirs :
Cœur percé de flèches
Flamme renversée
Points pâles et silencieux
Sur les mots mêlés d’une folie
Des lèvres touchaient les miennes
Une étoile naissait
Dans ma nuit étendue
Sur le flot des souvenirs
Pourquoi donc espérer une étoile ?
Voici mon chant
Pas moins joli, pas plus aimable
Celui d’hier et d’aujourd’hui




