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«Ils sont arrivés un jour en 2 CV camionnette bleue.» C’était en juin 1977 et, dans cette montagne du Jura, ce pays d’eau et de calcaire, on les a tout de suite surnommés «les hippies» et c’était plutôt amical. Isabelle et Tony, jeune couple décontracté, se sont présentés rapidement aux rares voisins qui habitaient un peu plus bas pour leur expliquer qu’ils allaient s’installer à la ferme d’estive, la Louvière. Et s’ils semblaient ne rien connaître à la vie rurale, ils y mettaient de la bonne volonté. Isabelle voulait tout aimer, oublier son accident qui lui laissait une méchante balafre en travers du visage. Tony a vite sympathisé avec le père, Satin, et sa femme, un peu moins avec Bernard, leur fils plutôt ronchon et son épouse silencieuse qui chasse les vipères pour les revendre à la pharmacie centrale de Genève.
La vie aurait donc pu continuer cahin-caha, de l’automne à l’hiver, mais il y avait ce drôle de pressentiment qui serrait le cœur d’Isabelle, cette impression d’être suivie, de ne jamais faire partie de la communauté austère, du côté du Crêt de la Neuve. Les Satin pensaient que le couple ne tiendrait pas plus de quelques mois et les regardaient en rigolant du coin de l’œil. Mais les jeunes se sont accrochés, apprenant à rentrer le bois pour les grands froids et à planter les pommes de terre. Pourtant le temps passe lentement, Isabelle continue de faire des cauchemars sans parler de la neige qui empêche de voir la lumière autour de la maison devenue une prison.
Ce qui transforme un homme en animal
Maryse Vuillermet tend discrètement ses filets pleins d’angoisse autour de cette poignée de personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer. «Je sais pas d’où ça va arriver, mais ça va arriver», rumine le père Satin, le sage de l’histoire. Ce type à la fois curieux et philosophe comprend à demi-mot ce qui transforme un homme en animal. Née dans le Jura, la romancière s’attache d’abord aux gestes de ses personnages, à leur façon de se redresser quand un inconnu vient à passer puis de s’avancer sur la route la tête baissée.
Elle écoute la tristesse des femmes qui n’ont plus que l’église pour savourer le calme. Elle s’arrête près des hommes maladroits qui ne comprennent rien à la vie et confondent le sexe brutal et l’amour. Son roman très noir, écrit au scalpel, parle d’un monde qui se perd, comme les sources qui disparaissent sous la roche puis ressortent un peu plus loin. Il faut faire attention où on met les pieds, nous explique-t-elle, en nous indiquant le chemin. C’est aussi romanesque que vertigineux.




