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Il y a des proses qui ne laissent pas indemnes. Entendez par là : qui cognent, étourdissent, égratignent, balafrent, en bref, rendent coup pour coup comme une partie de boxe en joual. Et celle de Maude Veilleux, deux recueils, Last call les murènes et Une sorte de lumière spéciale, tout juste (d’autres diront «enfin !») publiés en France par les éditions Bouclard, en est une secouante manifestation. Aussi romancière, la poétesse, installée à Montréal, est l’une des têtes de proue de la vibrante, vivace, vivifiante (etc.) poésie – et plus généralement littérature – québécoise contemporaine, travaillée par le féminisme et le queer.
La trentenaire est originaire de la Beauce – cousine nord-américaine de la région céréalière hexagonale –, et c’est de ce Québec rural conservateur que la transfuge tire la matière pour écrire en vers libre des textes en forme d’uppercuts bien sentis sur sa condition (de classe, de genre, sexuelle, etc.) et ses luttes intimes. Exemple de dissection : «parfois j’essaye de faire pauvre /pour me faire accroire que je belongue encore /pour garder le goût sur ma langue /un toast au fromage et du jell-o /je ne veux plus porter un regard condescendant sur mes origines.»
L’efficacité de la prose tient aussi de l’écriture oralisante et libérée que l’autrice-performeuse jette sur la page en s’aidant d’un vocable popu mais pas populo. Ce langage, tantôt fleuri, tantôt drôle, tantôt rude, tantôt touchant, témoigne d’une «sincérité radicale» revendiquée par la poétesse. Autres influences : le web 2.0 et sa logorrhée trash et sans filtre propre aux réseaux sociaux. Ce qui donne : «pas de texto /tenter le voyage astral /pour te dire fuck you /en pleine face» ou «l’hiver s’éternise /et, je me bats encore /pour pas lâcher /un toaster dans mon bain». A lire comme on dégusterait du petit-lait caillé.
Maude Veilleux, Last call les murènes, éd. Bouclard, 76 pp., 13 euros, et Une sorte de lumière spéciale, éd. Bouclard, 92 pp., 13 euros.
L’extrait
j’ai envie de
faire de la porno
avoir cinq chats
un gris, un noir, un blanc, un orange, un nu
d’être frugivore crudivore locavore bio
d’avoir un tiroir de pilules fortes
de boire de l’eau embouteillée
d’acheter des choses équitables
au lieu, je passe mes journées devant mon ordi
un document word ouvert dans un coin de l’écran
si tous mes poèmes ressemblent à des statuts facebook
c’est sûrement parce que c’est tout ce que je fais de mes
journées
scroller down sur la vie des autres




