Menu
Libération
Lundi poésie

Maude Veilleux, elle roule sa Beauce

Tout juste publiée en France, la poésie de l’autrice québécoise assène avec une «sincérité radicale» une prose coup de poing disséquant ses luttes intimes.

Maude Veilleux est née en 1985. (Papier Plié. Effets Libération)
Publié le 22/01/2024 à 11h31

Chaque semaine, coup d’œil sur l’actualité poétique. Retrouvez tous les articles de ce rendez-vous ici.

Il y a des proses qui ne laissent pas indemnes. Entendez par là : qui cognent, étourdissent, égratignent, balafrent, en bref, rendent coup pour coup comme une partie de boxe en joual. Et celle de Maude Veilleux, deux recueils, Last call les murènes et Une sorte de lumière spéciale, tout juste (d’autres diront «enfin !») publiés en France par les éditions Bouclard, en est une secouante manifestation. Aussi romancière, la poétesse, installée à Montréal, est l’une des têtes de proue de la vibrante, vivace, vivifiante (etc.) poésie – et plus généralement littérature – québécoise contemporaine, travaillée par le féminisme et le queer.

La trentenaire est originaire de la Beauce – cousine nord-américaine de la région céréalière hexagonale –, et c’est de ce Québec rural conservateur que la transfuge tire la matière pour écrire en vers libre des textes en forme d’uppercuts bien sentis sur sa condition (de classe, de genre, sexuelle, etc.) et ses luttes intimes. Exemple de dissection : «parfois j’essaye de faire pauvre /pour me faire accroire que je belongue encore /pour garder le goût sur ma langue /un toast au fromage et du jell-o /je ne veux plus porter un regard condescendant sur mes origines.»

L’efficacité de la prose tient aussi de l’écriture oralisante et libérée que l’autrice-performeuse jette sur la page en s’aidant d’un vocable popu mais pas populo. Ce langage, tantôt fleuri, tantôt drôle, tantôt rude, tantôt touchant, témoigne d’une «sincérité radicale» revendiquée par la poétesse. Autres influences : le web 2.0 et sa logorrhée trash et sans filtre propre aux réseaux sociaux. Ce qui donne : «pas de texto /tenter le voyage astral /pour te dire fuck you /en pleine face» ou «l’hiver s’éternise /et, je me bats encore /pour pas lâcher /un toaster dans mon bain». A lire comme on dégusterait du petit-lait caillé.

Maude Veilleux, Last call les murènes, éd. Bouclard, 76 pp., 13 euros, et Une sorte de lumière spéciale, éd. Bouclard, 92 pp., 13 euros.

L’extrait

j’ai envie de

faire de la porno

avoir cinq chats

un gris, un noir, un blanc, un orange, un nu

d’être frugivore crudivore locavore bio

d’avoir un tiroir de pilules fortes

de boire de l’eau embouteillée

d’acheter des choses équitables


au lieu, je passe mes journées devant mon ordi

un document word ouvert dans un coin de l’écran

si tous mes poèmes ressemblent à des statuts facebook

c’est sûrement parce que c’est tout ce que je fais de mes

journées

scroller down sur la vie des autres

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique