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Jeudi polar

«Omnivore» : vous reprendrez bien une main ou un pied ?

Dans un roman terrifiant et très drôle, Olivier Bocquet livre une critique féroce de la téléréalité culinaire, mais aussi des pires travers de la société.

(Natacha Nikouline/VOZ'Image)
Publié le 18/12/2025 à 9h04

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Ames sensibles s’abstenir, ce polar risque de vous retourner le cœur. On a eu un petit choc au début, du mal à avaler, si l’on peut dire, et puis c’est passé tout seul. On est en 2016, une nouvelle émission de télé passionne les Français. Pour doper une carrière qui menaçait de sombrer, la journaliste Rita Chandler a eu l’idée de la Surprise du chef : avec sa caméra et un preneur de son, elle fait irruption sans prévenir dans la cuisine d’un restaurant, en plein service, et les téléspectateurs découvrent en direct ce qui se passe dans les coulisses. Le concept cartonne. Plus de quatre millions de Français sont accros.

Ce soir-là, Rita Chandler a décidé d’investir l’Abeille dorée, un des restos chics de Fontainebleau tenu par Karl Angus, le chef dont tout le monde parle. On la voit entrer par la porte principale, repousser l’employée qui la reconnaît aussitôt et blêmit, forcer le passage, traverser la salle et s’engouffrer dans la cuisine. «La journaliste lance son traditionnel «Bonjour, faites comme si je n’étais pas là», mais avant la fin de sa phrase, sa voix s’étrangle, écrit Olivier Bocquet. Puis […] elle demande Fab ? Tu vois ce que je vois ? Fab, c’est le preneur de son, elle s’adresse souvent à lui pendant les directs, mais on ne le voit jamais. Il répond par une autre question. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Ce bordel, c’est une jambe humaine. La cuisse est séparée du mollet, une coupe nette au niveau de l’articulation. Cette cuisse ressemble à un gigot, elle est huilée, poivrée, salée, il y a de l’ail et du romarin piqués dans la chair.»

Ce jarret délicieux était-il un mollet humain ?

Oui, vous avez bien lu, ce restaurant réputé sert depuis des mois de la chair humaine. Karl Angus, qui semble ne pas voir où est le problème, est aussitôt arrêté mais il parvient à s’échapper lors de son transfert au tribunal. La France entière ne parle plus que de ça, et les habitués du restaurant s’interrogent, horrifiés : ce jarret délicieux dégusté quelques semaines plus tôt était-il un mollet humain ?

Deux policiers vont être chargés d’y voir clair dans cette affaire folle : les capitaines William Toulouze et Rachel Kuklinski. Ils se connaissent bien. La deuxième a sauvé la vie du premier quelque temps plus tôt. Elle est enceinte de plusieurs mois, ce qui devrait l’empêcher de s’engager dans une affaire aussi risquée, mais elle a un atout : Karl Angus était son voisin, elle le croisait régulièrement dans la cage d’escalier.

Les deux policiers ont intérêt à aller vite et pourtant les plus hautes autorités de la police semblent leur mettre des bâtons dans les roues, comme s’ils voulaient les décourager d’aller au bout de l’enquête. Quand Rita Chandler disparaît et que des vidéos montrant Karl Angus mitonner des mains, des têtes ou des pieds humains commencent à inonder le net, passionnant le pays, Toulouze et Kuklinski comprennent qu’ils doivent accélérer encore, quels qu’en soient les risques et les pressions.

Olivier Bocquet dresse là un portrait satirique de la téléréalité culinaire. Mais il va au-delà, c’est aussi une critique féroce de la façon dont les migrants sont bien souvent traités en Europe, vous saurez pourquoi en lisant ce roman effrayant et amusant auquel les agapes de fin d’année donnent une saveur particulière.

Omnivore, Olivier Bocquet, Seuil (Cadre noir), 352 pp, 19,90 €

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