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Relire Donald Ray Pollock, pour le pire et pour meilleur

Albin Michel a eu la bonne idée de republier un recueil de nouvelles et le premier roman de cet auteur américain dont la sagesse apparente masque une noirceur très contemporaine.

Donald Ray Pollock en 2016. (Patrice Normand/Leextra. opale.photo)
Par
Christine Ferniot
Publié aujourd'hui à 15h18

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Quelle bonne idée de rééditer Donald Ray Pollock ! Le moment est bien choisi pour lire – ou relire – son recueil de nouvelles, Knockemstiff, Ohio, et son premier roman le Diable, tout le temps, quinze ans après leurs premières parutions en français.

En 2012, cet auteur inconnu débarquait en France avec sa chemise bien boutonnée et son épouse permanentée. Cet air sage et cette voix douce tranchaient avec des œuvres d’une incroyable puissance, d’une violence directe à peine atténuée d’un humour pince-sans-rire. Ses fictions portées par un réalisme féroce n’avaient rien à voir avec le monsieur sérieux qui répondait sagement aux questions des lecteurs français à peine remis de leur expérience littéraire éprouvante et radicale.

L’histoire de Donald Ray Pollock vaut un petit détour. Né en 1954, le romancier n’a guère quitté le patelin de Knockemstiff, dans le comté de Ross, travaillant d’abord dans un abattoir de cochons avant de passer trente ans dans une usine de pâte à papier. Jeune, Donald se drogue et picole sans s’arrêter mais son entrée dans un atelier d’écriture change tout. Plus d’addiction, sinon l’écriture découverte à cinquante ans. L’homme ne s’épanche pas : trois livres en vingt ans, puisés dans une expérience quasi locale, celle du village de Knockemstiff et ses habitants paumés et brisés. Dès les premières pages du Diable tout le temps, le ton est donné. Un père et son fils s’avancent au milieu des arbres dénudés pour s’arrêter devant le tronc à prières. Deux hommes bavardent un peu plus loin et tout va dégénérer. C’est ça Pollock, un mélange de nature pas vraiment rassurante, de rencontres avec une poignée de crétins et un désir de vengeance qui prendra son temps mais fera très mal. Ne pas oublier la religion mise à toutes les sauces et pas pour le meilleur. On pense à Harry Crews, Erskine Caldwell ou Flannery O’Connor mais avec un supplément crépusculaire et une nervosité inattendue. Le Mal est partout, nourri d’alcool et de souvenirs guerriers. Pollock raconte une Amérique de bouseux qui gagnent trois sous en tuant des centaines de cochons à l’abattoir, comme leur créateur. Ils ont des mains noueuses et tordues par l’arthrose, des envies de meurtre nourries au mauvais whisky. Quant aux prédicateurs, méfiez-vous d’eux lorsqu’ils parlent de l’atrocité de l’enfer, le pire est sur cette terre misérable où les femmes ont intérêt à s’éloigner des conversations masculines.

Tout est crasseux à Knockemstiff, la nature sent le pourri, les habitants ne se lavent plus, se nourrissent de viande froide et de crackers. Dans les nouvelles, on croise des auto-stoppeurs qui n’en ont plus pour longtemps, des pasteurs lubriques, des camionneurs nourris aux cachets de speed. La consanguinité est une habitude, mais parfois, on peut imaginer un brin de tendresse dans ce monde de fous. Et on s’y accroche pour ne pas sombrer dans cette Amérique fantomatique racontée avec le sang d’un écrivain qui n’a pas peur du diable.

Knockemstiff, Ohio, Donald Ray Pollock, nouvelles traduites de l’américain par Philippe Garnier, éditions Albin Michel, 280 pp, 22,90 €.
Le Diable tout le temps, Donald Ray Pollock, préface de Marie Vingtras, traduit de l’américain par Christophe Mercier, éditions Albin Michel, 380 pp, 23,90 €.

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