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Lundi poésie

Séverine dépose son trauma à la «Décharge»

Le dernier recueil de la poète est un long cri en prose sur les violences sexuelles subies à l’adolescence et leurs réminiscences.

Séverine Daucourt. (DR)
Publié le 08/12/2025 à 12h55

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Décharge, titre ô combien polysémique, brise un long silence. Le dernier recueil de Séverine, paru chez Lanskine cet automne, est à lire comme une nécessité. Une nécessité à dire sa vérité en 56 pages, une urgence à se libérer du poids (donc de la charge) d’un passé «incestueur», un besoin vital de conjurer la violence par les mots. Dans la lignée des écrits poétiques sur l’inceste (on pense à Firestar, d’AD Rose chez Rotolux press par exemple), qui se multiplient depuis les parutions du Consentement de Vanessa Springora et de la Familia Grande de Camille Kouchner, ce nouvel ouvrage – le douzième de l’autrice après Poudreuse et Transparaître – prend son sujet de front.

Avec une prose clinique, Séverine exhume les couches successives du traumatisme (les viols du père gynéco avec la complaisance de la mère, qui se livrent une guerre) enfoui dans sa mémoire. On retient la force de ce dévoilement intime, sa prosodie impeccable et implacable, toute en tension, qui fait au lecteur comme une décharge électrique.

Exemple : «Ton corps pubère continue à être envoyé à la médecine, la médecine à papa. A cette époque, les violences de ce domaine-là, gynécologiques, on n’en parle pas. Les obstétriciens sont des hommes, et les hommes sont des rois.» Ce chant à la deuxième personne du singulier est aussi une adresse à l’ado incestée, une réconciliation qui ne peut advenir que quand les réminiscences, «travaillé[e]s au corps», ont été une bonne fois pour toutes déposées aux encombrants (la décharge encore). Une contribution «poélitique» pour nourrir un dialogue.

Séverine, Décharge, éd. Lanskine, 56 pp., 13 euros.

L’extrait

«Un souvenir, c’est âpre à exhumer, le retour stroboscopique du refoulé, son avancée une milliseconde par jour, son imperceptible gain en durée. La séquence enfouie peine tellement à se dérouler, mais finit par atteindre ta ligne d’arrivée : ton père vient d’inspecter ta vulve, ouvrir tes lèvres pour y mieux regarder, et fouiller dans ton vagin, jusqu’à tâter ton col – c’est dire qu’il faut être bien enfoncé et que tu le sens passer, d’autant qu’il est le premier. Cette consultation ne procède d’aucun impératif, hormis réduire l’ennui de maman, qui accueille d’un air enjoué la nouvelle que papa, une fois le seuil franchi, peut officiellement clamer à la volée : tu as un utérus rétroversé !

Encore aujourd’hui, tu te demandes ce qui dans cette conclusion a nécessité que tu sois par ton père, à treize ans, violée.»

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