Retrouvez sur cette page toute l’actualité du polar et les livres qui ont tapé dans l’œil de Libé. Et abonnez-vous à la newsletter Libé Polar en cliquant ici.
A chaque roman de Sylvain Kermici, nous nous demandons ce qu’il peut bien y avoir dans le cerveau de ce garçon pour qu’il exhale une telle noirceur. Après Hors la nuit (2014, Série noire /Gallimard) qui racontait la plongée progressive d’un homme dans la folie et Requiem pour Miranda (Equinox /les Arènes, 2018) qui nous immergeait dans la tête d’un serial killer, «170 pages d’horreur pure» écrivions-nous à l’époque), cet auteur discret ressuscite, dans les Voies souterraines (Plon), les figures de Bonnie and Clyde. Mais attention, on est loin de Faye Dunaway et de Warren Beatty qui ont incarné les deux héros dans le film éponyme d’Arthur Penn, non, ceux de Kermici n’ont rien de glamour, de rationnel, ni de joyeux. Joshua et Liz sont deux paumés en rupture avec leur famille qui, se rencontrant, retrouvent un semblant de goût à la vie qui, paradoxalement, se transforme peu à peu en pulsions de mort. Si l’on est vivant, c’est que l’on peut tuer.
Joshua rencontre Liz un soir d’automne «dans un snack puant le graillon». Elle est assise dans un angle mort de la salle et elle pleure. Ce n’est pas le fait qu’elle soit une jolie fille d’une vingtaine d’années qui l’attire (du moins pas seulement), mais plutôt ces larmes, cet abandon, ce sentiment de solitude qu’elle dégage. «Elle est encore une enfant, écrit Kermici. Le temps déploie son silence comme du papier froissé. Peut-être qu’une part d’elle voulait qu’il la rejoigne. Comment le savoir ? A son arrivée, il comptait les mouches mortes prises dans la suie du comptoir. Aussi aimerait-il demeurer avec elle.» Eh voilà comment le couple se forme, ces deux-là ont à peine besoin de parler, ils se reconnaissent. Une évidence.
Liz et Joshua ou Joshua et Liz sont un peu embrouillés dans leur tête. Ils ont rompu avec leur famille («là d’où elle vient, […] elle est morte au moins trois fois», confie-t-elle) alors dans un premier temps ils vont surtout se tenir chaud. Joshua n’est pas intéressé par le sexe. Il fait des efforts au début pour faire plaisir à Liz qui croit lui faire plaisir ainsi mais décidément non, ce n’est pas la peine qu’elle se donne tant de mal. Le gardien de l’immeuble qui les abrite, en revanche, regarde la jeune femme avec concupiscence et l’on sait, à sa description, qu’il ne s’embarrassera pas de savoir, quand il se jettera sur elle, si elle est consentante ou non.
Pour l’heure, ce n’est pas la principale inquiétude de Joshua. Leurs finances sont à sec et il a peur de ne plus pouvoir payer le loyer ni leurs rares repas. Alors il décide de visiter les chambres ou studios environnants pour y voler objets précieux ou billets de banque. Puis il s’enhardit, descend dans le métro, chaparde des portefeuilles dans les sacs des passants. Il en ressent une excitation bien plus intense que ce que le sexe peut lui procurer, un sentiment de toute-puissance qui le désinhibe. Si bien que Liz, elle aussi, a envie de partager ça avec lui. Eh voilà nos deux héros transformés en escrocs. «La diversion est un art subtil. Casquette sur le crâne, mais visage découvert. Lunettes postiches achetées au marché asiatique. Barbe naissante pour Joshua et léger maquillage pour Liz. Allure régulière. Ne pas se retourner. Soutenir les regards sans insistance… Le meilleur déguisement demeure la foule cosmopolite des grands boulevards. Liz découvre que la vraie aliénation n’est pas tant d’être soi, que d’être soumis en permanence à l’intrusion du regard d’autrui, indiscret ou belliqueux. […] Ils dérivent plus qu’ils n’avancent, selon une cartographie mentale qui leur est propre, le long des banques, des magasins de vêtements et des supérettes.»
L’écriture de Sylvain Kermici est dense et maîtrisée, littéraire sans être ostentatoire. Sombre, très sombre mais lumineusement évocatrice. Un petit bijou de noirceur.
Les Voies souterraines, Sylvain Kermici, Plon, 185 pp, 20 €




