Menu
Libération
Polar

«Une saison de colère» de Sébastien Vidal, j’aime l’ire

Le roman noir raconte un printemps de luttes sociales et écologistes marqué par des assassinats dans une petite ville de Corrèze.

En compagnon lointain de l’école du Montana, l’auteur s’attarde sur la description de la nature, souligne les noms des oiseaux, les essences des arbres. (Christophe Suarez/Biosphoto. AFP)
Publié le 09/11/2025 à 8h51

Retrouvez sur cette page toute l’actualité du polar et les livres qui ont tapé dans l’œil de Libé. Et abonnez-vous à la newsletter Libé Polar en cliquant ici.

A Lamonédat, petite ville de Corrèze, on cherche un repreneur. Les salariés de l’usine VentureMétal sont en conflit ouvert avec la direction, qui s’apprête à licencier et délocaliser en Europe de l’Est. Fracas de vies qui titubent. Un futur au chômage, un combat au présent. Des tentes sous lesquelles on boit le café, des compagnons de lutte qui se suicident, d’autres qui tentent. Les dérives de l’ultralibéralisme sont-elles le sujet d’Une saison de colère, roman noir de Sébastien Vidal ? Non, il faut plutôt regarder du côté de la résistance.

A Lamonédat, se trouve aussi une coulée verte d’arbres centenaires qui menacent d’être rasés pour que la mairie y établisse un complexe touristique grand luxe. Des zadistes viennent alors se percher sur les branches et y narguer les gendarmes qui peinent à les déloger. La ville aux 5 000 habitants est soudain secouée par des guérillas sociales et environnementales. Elle devient le lieu des révoltes actives, comme la prise d’otage du patron de VentureMétal, ou passives, comme l’occupation de la coulée verte. Certains résidents choisissent leur camp. La grande majorité observe. On dénombre quelques morts.

Le tableau pluvieux des enfances ravagées

Autour de ces foyers, l’auteur sculpte au calme et en silence une galerie de personnages très réussis. Il prend le temps, en de courts chapitres, les saisit hors de tout événement et les fait respirer, réfléchir. Gregor, le syndiqué. Jarod, le zadiste. Jacques, le maire. Tiphaine, son adjointe. Choo, le flic. Et puis Jolène, tueuse à gage. Ainsi que Julius, ermite sociable. Ces deux derniers sont retraités, de l’armée ou de la gendarmerie. Ils y ont laissé des plumes et gagné des cicatrices dont la douleur les guide encore aujourd’hui. Sébastien Vidal s’y attarde, lui qui fut ancien gendarme.

L’auteur s’attarde aussi sur la description de la nature. En compagnon lointain de l’école du Montana, il souligne les noms des oiseaux, les essences des arbres, nous apprend un mot, la dendrologie (bravo, lecteur, si vous l’aviez, il s’agit de la science de reconnaissance des arbres), au risque parfois de faire tourner à vide ses odes à la terre et au printemps. On a presque peur de le déranger dans ses pensées contemplatives.

Le roman raconte aussi ses filiations. Sébastien Vidal parsème ses lignes de références, poétiques, musicales ou cinématographiques : Christian Viguié, Simon & Garfunkel, Patrick Dewaere, Yves Boisset… Mais c’est dans la littérature noire qu’il est le plus loquace. Il évoque à plaisir Manchette et Jonquet, deux des plus brillants phares du polar français. Dans certains chapitres d’Une saison de colère pulse l’influence du premier, tandis qu’irradie celle du second dans la mise en place de ce roman non pas choral mais sans héros, qui aime quitter la facilité des extrêmes pour s’aventurer dans tous les niveaux de gris. Il prend du premier la focale politique, et du second le tableau pluvieux des enfances ravagées. Comme si, après la mort de ces deux géants, et face à leur héritage, le polar français lui aussi se cherchait un repreneur qui n’arrivera jamais.

Une saison de colère de Sébastien Vidal, le Mot et le Reste, 279 pp, 22 €

Dans la même rubrique