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Libération
Reportage

Trouble Fête : à Lille, un festival des pratiques brutes en ébullition

Retour sur la première édition de l’événement pendant lequel expos, projections, performances et concerts se sont déroulés dans un esprit de bordel et un fourmillement collectif féconds.

Pendant la performance «Décollage du satellite interstellaire» du Service d'accueil de jour les Trois Rivières (Stains) avec Olivier Nourisson, au festival Trouble Fête, à Lille. (Marie Genel)
Publié le 04/12/2025 à 17h34

En faisant le point sur trois jours passés à Lille au festival Trouble Fête, dédié aux pratiques artistiques brutes, on dénombre huit moments parfaits, c’est-à-dire huit moments où plusieurs circonstances se sont réunies au milieu du fourmillement d’artistes, de penseurs, de bras cassés, de curieux, de malades, de chants, de conversations, pour faire jaillir une vérité, ressentie en nous-même mais aussi collectivement. Ce collectif n’a pas été fantasmé, il s’est manifesté chaque fois par une unanimité dans le silence ou le bruit. Par exemple : samedi 29 novembre, dans une salle d’exposition de la maison Folie Moulins, Ficht Tanner joue de la contrebasse. Ce Suisse rayonnant de 73 ans, originaire de la région pastorale de l’Appenzell, a appris l’instrument en autodidacte au même moment où il se mettait à la broderie dans les années 70, guidé dans ses pratiques artistiques par sa seule intuition. Tout autour de lui sont exposées ses œuvres textiles multicolores habitées de formes abstraites qui évoquent pistils, pelages, feuillages ou grands bals de bactéries (visibles aussi en ce moment à la Halle Saint-Pierre, à Paris). Mais aussi des gravures de sa première femme Esther Rüdlinger, des poèmes et instruments de musique inventés par leur ami et protégé Max Goldinger, rescapé d’une expérience traumatisante en psychiatrie, des dessins de leur compatriote Hans Krüsi, artiste outsider et éminent peintre de vaches…

Chaque nouvel arrivant dans la pièce est salué d’un regard et d’une phrase musicale par Tanner qui improvise en continu. Entre un couple avec un bébé blond aux yeux immenses. Ficht Tanner, submergé par son propre sourire, s’écrie en suisse allemand : «Quel bel enfant !» Sa contrebasse l’accompagne dans cet élan de joie. L’enfant explorateur multiplie les allers-retours titubants de la mère au père soutenu par leurs bras, puis ceux d’une inconnue, fasciné par le Suisse qui met en musique chacun de ses mouvements et en tire une espèce de polka d’éléphanteau qui emporte les visiteurs de plus en plus nombreux. Chaque fois que l’enfant chancelle, Tanner suspend sa mélodie, et nous sommes une quinzaine de tous âges à retenir notre respiration en chœur.

Esprit de bordel en ébullition

Moment parfait numéro 5. On ne les énumèrera pas tous mais il faut saluer le talent des organisateurs qui ont créé, une semaine durant, les conditions de leur jaillissement. Après sept éditions des Rencontres autour des pratiques brutes de la musique organisées depuis 2017 au sein de feu le festival parisien Sonic Protest, l’équipe fondatrice leur a redonné vie à Lille, en collaboration avec le musée d’Art moderne (LaM). Lors de cette première Trouble Fête, le public lillois venu en grand nombre a pu assister les 25, 26 et 27 novembre à des «outsider classes» et expos thématiques, en amont des journées plus denses de vendredi et samedi où se sont succédées discussions, projections, performances et concerts décoiffants.

On a retrouvé tout le long du festival cet esprit de bordel en ébullition, de débordement constructif qui nous avait frappée la première fois en 2022. Des choses se sont passées depuis : les journalistes du Papotin, qu’on découvrait alors à la faveur d’une interview du musicien Pascal Comelade, ont aujourd’hui leur émission sur France 2 et y ont reçu aussi bien Christiane Taubira qu’Emmanuel Macron. Parmi ces habitués de l’hôpital de jour d’Anthony, Claire Ottaway nous expliquait à l’époque que le Papotin, «c’est pour les handicapés intellectuels et mentaux, mais il n’y a pas que des autistes» et entonnait spontanément un air d’opéra en pleine interview. Depuis, le groupe Astéréotypie dont elle est une chanteuse a connu un succès inattendu avec l’album Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme et remplissait la Cigale, à Paris, il y a deux semaines. Une success story qui fait joli dans un contexte politique où la santé mentale est déclarée cause nationale mais ne saurait en aucun cas éclipser le climat préoccupant pour les défenseurs de la psychothérapie institutionnelle, cette conception du soin humaniste qui atomise la hiérarchie soignant-soigné et dont bon nombre d’intervenants de ces rencontres sont des héritiers. Après la vente de clinique de la Chesnaie à Chailles et l’incertitude quant à son avenir, c’est la clinique de la Borde, un autre établissement pionnier de la psychothérapie institutionnelle, qui se voit menacée par l’agence régionale de santé du Loir-et-Cher de perdre son autorisation d’activité de la psychiatrie, comme nous l’apprenait début novembre un article dans Charlie Hebdo. Il faut moderniser, «optimiser les moyens», plus d’efficacité – une remise en question inquiétante de ce système fondé sur le temps long.

«Quelqu’un installe l’électricité et le courant»

La Borde a vu passer des palanquées d’artistes et de musiciens depuis sa fondation en 1953 par Jean Oury et on n’est pas étonnée d’apprendre lors d’une table ronde que Brigitte Fontaine et Areski allaient y «faire les fous», pour reprendre les termes d’une cofondatrice des Cahiers pour la folie. Eloge du mélange : Donatien Toma Ndani Djemelas et Antoine Loyer, qui se sont rencontrés au Créahm (atelier d’artistes avec et sans handicaps) de Bruxelles et officient sous le nom de Vin de Sprite, composent une chanson en direct, à partir de rien, devant nous.

Antoine : «De quoi ça pourrait causer ?»

Donatien : «Ça peut causer nous sommes déjà arrivés en Lille en voiture Citroën.

― Et après ?

― Quelqu’un il cause des circuits.

― Et après ?

― Et quelqu’un construit un bâtiment en Lille France.

― Et après ?

― Et quelqu’un installe l’électricité et le courant.»

Dix minutes plus tard, le dialogue est devenu une chanson et le public hurle en chœur «Quelqu’un installe l’électricité et le courant», devenu spontanément un refrain de ce banger. Moment parfait numéro 3. Notons qu’à aucun moment, pendant les rencontres ou les conversations informelles qu’elles ont suscitées, on n’a entendu qui que ce soit prononcer le mot «inclusivité» alors qu’elle se matérialise sans arrêt sous nos yeux. La poète Babouillec, présente à plusieurs moments du festival, commente par écrit (son corps l’empêche de parler) avec de petites lettres plastifiées : «J’écris pour dire merde à ceux qui croient savoir.» On prend note très humblement, on espère y arriver un jour aussi bien qu’elle.

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