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Plus vite que la musique

Zach Bryan, Jeff Mills, Xiu Xiu… Qu’est-ce qu’on écoute cette semaine ?

Pop, rock, musiques électroniques… Chaque semaine, «Libé» vous aide à vous y retrouver dans l’actu des sorties.

Parmi les sorties, la réédition du «Live at the Liquid Room» de Jeff Mills, l’un des mixes les plus sauvages et virtuoses de l’histoire de la techno. (DR)
Publié le 16/01/2026 à 6h52

Zach Bryan, With Heaven on Top (Warner)

On ne peut plus décemment parler de prodige ou de phénomène : Zach Bryan est désormais simplement un des plus importants artistes américains contemporains. Vissé depuis 2022 au top 10 des charts US, capable de balancer sans fanfare un duo avec Bruce Springsteen sur son avant-dernier album et désormais titulaire du record du plus grand concert payant de l’histoire des Etats-Unis avec sa performance au Michigan Stadium de Ann Arbor en septembre dernier. Surtout, le jeune songwriter, ancien marine qui a explosé sur YouTube avant de devenir, avec son premier album, DeAnn, en 2019, le sujet de toutes les discussions dans la scène country américaine, jouit d’une image relativement inattaquable – contrairement à l’autre jeune monstre du genre, Morgan Wallen, qui enchaîne dérapage raciste, déboires alcoolisés et tubes abrutissants.

Mais si le succès de Bryan ne faiblit pas, les critiques se font aussi plus franches : depuis sa signature avec Warner en 2021, on lui reproche ses disques trop produits, trop éparpillés et une certaine tiédeur politique – s’il a pris position en faveur des droits trans en 2023 et provoqué à l’automne dernier la colère du Département fédéral de la sécurité intérieure avec un titre dont les paroles s’en prennent à ICE, la police anti-immigration de Trump, il s’est aussi toujours empressé de calmer le jeu en précisant qu’il n’était d’aucun bord politique. With Heaven on Top est, en ce sens, exactement ce qu’on peut attendre d’un album de Zach Bryan en 2026 : dense, inspiré, se jouant élégamment du purisme country (il déborde vers la pop, la soul, le jazz) et toujours trop long (25 titres). Mais ce trop-plein (doublé d’une version acoustique sortie en parallèle pour les râleurs) n’a rien à voir avec une purge de données à la Drake : With Heaven On Top reste un album finement construit, qui demandera juste du temps. Après une semaine d’écoute on en décèle à peine les premières merveilles. On sait qu’il y en aura d’autres. Lelo Jimmy Batista

Sault, Chapter 1 (Forever Living Originals)

Du déchaînement de hype en pleine révolution Black Lives Matter, jusqu’à la disgrâce – quand la rappeuse Little Simz a attaqué en justice son leader et producteur Inflo pour escroquerie –, l’aventure Sault a été intense comme peu. Effrénée également par l’ahurissante cadence créative du collectif soul londonien mené par Inflo et la merveilleuse Cleo Soul qui, avec 13 albums en sept ans, caracole en pole position des groupes les plus prolifiques de notre temps. Le nouveau s’appelle Chapter 1 et inaugure une nouvelle ère esthétique. Là où le précédent, 10, parachevait un gospel aux confins du smooth et funky, Chapter 1 s’aventure dans les eaux d’une soul psychédélique joué façon garage, drums claquants et basse reptilienne au premier plan comme si Curtis Mayfield s’était piqué de post-punk. C’est iconoclaste, sexy, terriblement vif et malin – l’aventure Sault ne fait que commencer. Olivier Lamm

Casse Gueule, Bienvenue dans un monde réel (MisèRecords)

Le programme est dans le nom : très peu de bons sentiments chez ce trio parisien formé en 2009 par Jonn Toad, Pierre le Dentiste et Matthieu Philippe de l’Isle Adam. Casse Gueule, c’est du boum-boum, de la sueur, de la nudité partielle, une gestion des émotions discutable («Retourne à l’anus qui t’a enfanté, laisse-moi obéir aux envies que j’ai de chier dans l’orifice buccal de ton existence bancale») – bref, un groupe à voir absolument sur scène. Après l’excellent Mannus : l’Intelligence accidentelle sorti en 2021 chez Gonzaï Records qui les sommait de produire enfin «un disque qui ressemble à quelque chose», le trio de «turbo chanson française» revient dans son élément naturel : un album live, complètement branlant, qui restitue dans toute son imperfection l’énergie des meilleurs morceaux du groupe, avec tout de même un inédit, le savoureux Connard de service. Marie Klock

Craig Taborn, Dream Archives (ECM)

Ne pas se fier au titre du premier album de ce trio : plus que de passé recomposé, il s’agit d’une musique conjuguée au présent du superlatif. Lauréat de la bourse MacArthur 2025, Craig Taborn y convie la violoncelliste Tomeka Reid et le batteur-percussionniste Ches Smith, dans une suite de six thèmes dont on ne sait tout à fait ce qui tient de l’écrit soupesé, ce qui ressort du geste spontané. Entre deux chausse-trappes harmoniques et tout autant d’écarts rythmiques, c’est sur un fil mélodique qu’évolue cet ensemble aux frontières de la musique contemporaine et du jazz, tenant en haleine de bout en bout par l’intensité en jeu à chaque seconde. Pour au final former une bande-son où plus que de fantômes évanescents, il est question de spectres irradiants, à l’image de When Kabuya Dances de Geri Allen, où le trio aborde bien des registres – de la musique répétitive au post bop – sans jamais rompre le charme de ce songe au cœur de l’hiver. Jacques Denis

Jeff Mills, Live at the Liquid Room (Axis Records)

Cette chronique s’adresse au jeune aficionado de la chose techno qui s’éparpille la tête chaque week-end à Essaim ou au Mia Mao : bien plus que cette casquette molle vert fluo siglée Fnac Music Dance Division, l’objet le plus chic à se procurer cet hiver est la version cassette du Live at Liquid Room de Jeff Mills (28 euros sur le site chez Hardwax à Berlin, ça les vaut), réédité partout y compris les plateformes de streaming pour son trentième anniversaire. Soit l’un des mixes les plus sauvages et virtuoses de l’histoire de la techno, joué tambour battant (autour de 150 BPM) sur trois platines dans un club de Shinjuku un soir d’automne de 1995, l’année où le «Wizard» de Detroit sortait son légendaire Purpose Maker et accédait pour beaucoup au statut de super-héros des platines. Blindé de bangers signés Mills lui-même, Surgeon ou Derrick May, ce classique parmi les classiques figure de fait au firmament des meilleurs lives de l’histoire, aux côtés de Kick out the Jams du MC5 ou le Live 69 du Velvet. O.L.

Xiu Xiu, Xiu Mutha Fuckin’ Xiu (Polyvinyl)

Gong, percussions métalliques, petit synthétiseur fou, on dirait la BO d’un film hindi de 1974 ou de la musique pour mariage syrien et puis quelque chose dans la voix subitement qui en rappelle une autre – au refrain, plus aucun doute : c’est bien une reprise du Psycho Killer des Talking Heads. On n’en attendait pas mois de Xiu Xiu, duo californien formé par Jamie Stewart et Angela Seo déroulant depuis plus de deux décennies maintenant leur post-post-post-punk indéfinissable qui doit autant à Birthday Party qu’à Nina Simone ou Krzysztof Penderecki. Quinzième album, Xiu Mutha Fuckin’ Xiu est, on l’aura compris, un disque de reprises où se croisent l’évident (Throbbing Gristle, The Normal, This Heat) et l’un peu moins (Robyn, Daniel Johnston). C’est sur ce terrain que le duo convainc le plus avec de formidables versions psychiatriques du Cherry Bomb des Runaways ou de Lick or Sum de la rappeuse GloRilla. Lelo Jimmy Batista

Belcea Quartet, Debussy, Szymanowski Quartets (Alpha)

Après avoir rendu leur folle intensité aux quatuors de Janacek et injecté une souplesse inédite aux sextuors de Brahms, les Belcea s’attaquent avec vigueur aux quatuors de Szymanowski, pour un résultat tout aussi stupéfiant de maîtrise et d’imagination sonore. On adore la veine schubertienne de l’Andantino du N°1, et le lyrisme sinueux, comme venu d’ailleurs, du Moderato du N°2, dans lequel l’évidence du geste, le sens inné des contrastes dynamiques et la densité des couleurs, devenus, depuis 1994, la signature du quatuor londonien, font sensation. En bonus, l’op.10, en sol mineur, de Debussy, à la fois tracé au laser et gorgé de phrasés frémissants et ardents : notre nouvelle référence. Eric Dahan

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