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Blog «Les 400 culs»

Les pierres brûlent de désir

Le sculpteur Tetsuo Harada expose des œuvres à caresser, spécialement pour les non-voyants, mais aussi pour tous ceux et toutes celles qui ont envie de toucher des pierres… Afin de découvrir que les marbres peuvent être autre chose que des blocs froids et polis. Ces sculptures-là dégagent du désir. «En Occident, on considère que le minéral est froid, mort. Au Japon, les pierres sont vivantes. Elles sont chaudes. Elles sont fécondes.» Tetsuo Harada, 59 ans, enseignant à l’Ecole nationale supéri

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Publié le 28/02/2008 à 7h40, mis à jour le 21/01/2015 à 16h14

Le sculpteur Tetsuo Harada expose des œuvres à caresser, spécialement pour les non-voyants, mais aussi pour tous ceux et toutes celles qui ont envie de toucher des pierres… Afin de découvrir que les marbres peuvent être autre chose que des blocs froids et polis. Ces sculptures-là dégagent du désir.

«En Occident, on considère que le minéral est froid, mort. Au Japon, les pierres sont vivantes. Elles sont chaudes. Elles sont fécondes.» Tetsuo Harada, 59 ans, enseignant à l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles, sculpte pour le plaisir du marbre et du granit suivant une tradition spirituelle qui prête à tout —arbre, parapluie ou papillon— une âme, une vie… et des désirs.

Il est né dans un pays  tourmenté par les spasmes (mille tremblements de terre par an, en moyenne)… Ce qui explique peut-être pourquoi il sent la roche irradier sous ses paumes. Ce qui explique aussi les noms qu'il donne à ses sculptures : coulée, abdomen, irruption, annonciation, torse… Elles ont des formes organiques et suggestives, qui assimilent le corps humain à un paysage travaillé par des mouvements tectoniques. Jouissance : magma. Ejaculation : éruption.

Avec une sensibilité modelée par l'expérience des secousses sismiques, quand Tetsuo Harada touche la roche, il sent toute la puissance de ses origines : roche plutonique cristallisée en profondeur tout au long de dizaines de milliers d'années, roche sédimentaire lentement formée par accumulation de couches tendres, roche métamorphique issue d'intenses pressions et de températures extrêmes, roches effusives, roches extrusives… Quand il en parle, les pierres palpitent brusquement d'une force évocatrice d'unions chtoniennes et ardentes : on croit voir l'orifice des cratères cracher leur lave.

Au XIXe siècle, Lafcadio Hearn constatait déjà l'importance extrême accordée aux roches dans ce pays de pierres phalliques : «Le Japon est par excellence —ainsi que le peut être un grand territoire volcanique—  le pays où les pierres par leurs formes, prennent une valeur suggestive. Comme il faut s'y attendre en une contrée où s'impose ainsi la suggestion des formes naturelles, celles des pierres donnèrent lieu à maintes superstitions et croyances singulières. Dans presque toutes les provinces, on trouve de ces pierres fameuses, sacrées ou hantées, possédant quelque miraculeux pouvoir : telle la Pierre des Femmes, du temple d'Hachiman à Kamakura, la Sessho-ki, ou Pierre de la Mort, à Nasu, la Pierre de Fortune à Enoshima.»

Nombre de pierres sont en effet considérées comme sacrées dans le panthéon religieux. Certaines servent de résidence matérielle au dieu (kami). D’autres sont comme possédées par un esprit divin (yori-ishi). D’autres encore —parsemées dans la campagne— jouent le rôle de divinités protectrices contre les maladies, la stérilité, la mauvaise fortune, etc. Certaines de ces pierres sont vénérées à cause de leur forme phallique et d’autres, creusées en leur milieu, sont considérées comme des vagins sacrés, des portes ouvrant sur d’autres dimensions… Il y a aussi, comme en Bretagne, toute une tradition de pierres de fertilité. Quand un couple désire avoir un enfant, il lui suffit de ramasser une pierre dans la nature… Elle se voit alors attribuer des vertus magiques de fécondation. Elle permet aux femmes de tomber enceinte, assiste les mères en couches, puis —revêtue du nom du nouveau-né— elle est offerte au sanctuaire.

Au Japon, certaines pierres sont même réputées avoir des enfants, voire… des petits-enfants. Au sanctuaire de Kumano, on peut lire la description suivante : «cette pierre a la forme d'un oeuf de pigeon ; sur sa surface lisse et dure on voit des taches blanches et rouges. Cette pierre enfante de temps à autre des petites pierres. Quand elle est sur le point de le faire, on peut voir à l'œil nu dans la pierre l'enfant-pierre qui va naître. La naissance ne laisse sur la mère aucune cicatrice… Le poids de la mère reste inchangé.»

Cette croyance est si ancrée au Japon qu’il est toujours considéré comme dangereux de profaner certains sites sacrés ou de faire tomber des pierres dressées. En Occident, les pierres évoquent en général quelque chose d’immuable, de silencieux et de funèbre. Il faut aller caresser celles de Tetsuo Harada pour les sentir vibrer d’une vie intense qui relie le sacré à sa source primordiale.

Tetsuo Harada : «Paysages de l’Âme» du jeudi 28 février au samedi 29 mars 2008
A la galerie Martel-Greiner : 71, boulevard Raspail, 75006 Paris.
Ouvert du mardi au vendredi 11h/12h – 13h/19h – Tel. : 01 45 48 13 05
Vernissage jeudi 28 février à 17 heures.

Présentation filmée de l’exposition.

César Minoru Harada a réalisé 2 films sur l’oeuvre de son père :
LINES ET VOLUMES 1,3 :  animation vectorielle, langage et symboles des formes.
FORMES 7’30 :  animation des sculptures en musique.
Pour aller plus loin :

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