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Blog «Les 400 culs»

Trop d'amour tue

Il met des queues aux Vierge Marie et passe les mots d’amour au bain d’acide. Nettoyant surpuissant. Eric Pougeau expose à Metz, jusqu’au 8 juin, les 33 messages de son livre-culte Fils de pute. 33 leçons de révolte, qui font l’effet d’un nettoyage radical. Le Français Eric Pougeau expose dans les galeries d’art des pierres tombales sur lesquelles il a fait inscrire au choix : Pédé - Enculé - Putain d’ta race - Merde - Fils de pute ou Enculé. Il transgresse les croyances religieuses avec ses é

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Publié le 07/04/2008 à 11h47, mis à jour le 21/01/2015 à 16h14

Il met des queues aux Vierge Marie et passe les mots d'amour au bain d'acide. Nettoyant surpuissant. Eric Pougeau expose à Metz, jusqu'au 8 juin, les 33 messages de son livre-culte Fils de pute. 33 leçons de révolte, qui font l'effet d'un nettoyage radical.

Le Français Eric Pougeau expose dans les galeries d'art des pierres tombales sur lesquelles il a fait inscrire au choix : Pédé - Enculé - Putain d'ta race - Merde - Fils de pute ou Enculé. Il transgresse les croyances religieuses avec ses épitaphes cyniques : des couronnes mortuaires marquées Salope, par exemple. Ou des statues de la Vierge munie d'une queue… Cette Vierge, «symbole d'une espèce de bien sur la terre qui est rongé de l'arrière par le mal, c'est une figure de l'impossible», dit-il. De même que cet improbable «Hôpital Marquis de Sade». «C'est un hôpital impossible, jamais on ne verra un hôpital qui s'appellera comme ça.» Et que dire de la corde à sauter, faite en fil barbelé ? Il expose aussi des croix ornées en lettres d'or du mot Asshole (trou du cul) et —comble du must— des vaporisateurs d'urine aux allures de parfum de luxe, qui mentionnent sur l'étiquette : Pour maman. «Pour moi, la morale est par extension le début du mal. Dès l'instant où il y a une morale, il y a du mal.»

Avec cette sorte de méfiance instinctive qui nous fait éviter les crottes sur le trottoir, Eric Pougeau tient en horreur toutes les formes de convention. Surtout les plus vertueuses. Celles qui collent aux semelles… Celles qui dégoulinent de sirop affectif. Louis-Ferdinand Céline disait «Plutôt vingt consultations qu'une visite sentimentale…» Il était médecin à une époque où l'on soignait encore au cautère. Il savait que la gangrène commence toujours dans les parties molles. Si c'est mou, c'est pourri. Et très vite, ça pue. Mieux vaut couper. Cultivant la violence comme une sorte de discipline mentale et esthétique, Eric Pougeau exerce son métier d'artiste à la façon d'un médecin. Il voudrait nous guérir de la tentation du bien. Cette horrible tentation du sentimentalisme et de l'auto-apitoiement. Voilà pourquoi il faut aller voir ses œuvres : par mesure d'hygiène. Ses 10 commandements à lui, il les a rédigés sous forme d'ordonnance : «Tu te branleras face caméra (1 matin, 1 soir).» «Tu sodomiseras ton père (1 matin, 1 soir)»… Ce sont des commandements de salubrité publique, décapants, et d'autant plus jouissifs que méchants.

Actuellement sur les murs de la Frac Lorraine —exposée sous le titre L'Infamille— son oeuvre la plus abrasive est une Correspondance fictive de parents pour leurs enfants : «Les enfants, Nous allons vous chier dans la bouche. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman.»

«Mes chéris, quand maman et papa mourront, vous serez seuls. Puis vous mourrez aussi. A ce soir. Maman.» En tout 33 messages. L'apocalypse en condensé. Il y a un humour dément dans ces phrases au vitriol… et surtout beaucoup de révolte. Pour Eric Pougeau, «toute cette correspondance, des enfants qui reçoivent des lettres de Papa Maman, c'est un travail qui au départ parlait de cette faculté qu'on a tous autant qu'on est, à digérer la violence. L'imagerie dans les médias, à la télé, on regarde de la violence, on regarde de la mort, et tout de suite après, on continue à vivre. On a une propension à digérer la violence qui est absolument incroyable».

Citant William Blake («On a créé avec les pierres de la religion le bordel, et avec les briques de la loi, on a créé les prisons»), Eric Pougeau fait ses délices de nos contradictions.«On est dans un système qui fonctionne sur la violence, dit-il. Et en même temps ce système instaure des lois, il titille le consommateur avec la violence et donne une seule issue, la consommation, alors que dans le cadre de la loi la violence nous est interdite dans la société... Je pense que cette interdiction sociale devient possible dans l'intime. Quelque part l'intime, c'est là que l'homme se déchaîne.» Il existe en psychologie une expression pour désigner ce mécanisme : le double-bind, la «double-contrainte». Pour exercer une double-contrainte, il suffit de poser un individu face à un choix difficile, et de lui interdire de faire ce choix. Un exemple ? Prenez un chat. Donnez-lui à manger. Au moment où il plonge la truffe dans sa paté, déclenchez un coup d'air glacial sur cette partie si sensible de son museau… Le chat aura le choix entre manger et souffrir ou ne pas manger et mourir. Au bout de quelques semaines de ce genre d'expériences, les chercheurs ont rendu des chats schizophrènes ou… alcooliques.

Et maintenant, prenez un enfant de divorcé. «Tu préfères ta maman ou ton papa ?» Et maintenant, faites la rencontre de votre vie. Dites-lui que vous l'aimez. Ajoutez : «Si tu m'aimes, tu dois tout accepter de moi.» Passez ensuite aux coups et blessures. Puis, aux reproches : «C'est de ta faute. Tu m'as poussé à le faire. Tu m'as transformé en MONSTRE.» Puis aux menaces : «Si tu me quittes, je me tue.» Rien de plus pervers que la double-contrainte. Rien de plus vicieux que ce mécanisme qui nous prend aux pièges de nos propres faiblesses. Nous avons tellement peur de déplaire, tellement peur d'être seul(e) ou différent(e)s. Nous nous sentons tellement coupables d'être heureux quand les autres ne le sont pas… Voilà pourquoi Eric Pougeau est notre sauveur. Parce qu'il dynamite toutes les règles de bienséance, le bon goût, la morale et surtout les bons sentiments avec une rage voluptueuse et mordante qui redonne envie d'être punk. Destroy. On n'a jamais rien inventé de mieux qu'un bon coup de boule dans les parties molles.

Exposition «You are my mirror 1 : L'Infamille :  FRAC Lorraine, 7  place de la Cathédrale, 57000 Metz. Tél.  03 87 74 20 02. Y seront exposés les 33 mots de la série «les enfants» tirée du livre Fils de pute.

Exposition Freakshow, du 11 avril au 25 mai 2
008 : La Monnaie de Paris,11 quai Conti, 75006 Paris. Tél. : 33 1 40 46 59 30. Du mardi au dimanche 11h-18h. Y sera exposée la pièce Shadow Airlines. Très drôle, très noire.

Fils de pute, de Eric Pougeau, éditions du Professeur, éditions F.L.T.M.S.T.P.C. 20 euros. 126 p.
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