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Blog «Les 400 culs»

Fétichisme extrême

Juché sur des escarpins d’une hauteur démesurée, fabriqués à l’aide de deux crânes humains, Steven Cohen – danseur et drag queen venu d’Afrique du Sud – évoque le suicide de son frère à travers une métaphore troublante : il a créé une paire de chaussures qu’il appelle des skulettos.

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Publié le 06/11/2009 à 18h24, mis à jour le 10/06/2020 à 7h50

Pendant quelques mois, le site Arte Live Web diffuse Golgotha, une performance étonnante de Steven Cohen : danseur et travesti, drag queen aux cils démesurés et aux tenues extravagantes, cet artiste met généralement en scène la violence du monde à travers son propre corps. Il se définit comme un "pédé juif", pour résumer la violence de son combat : en lui se battent des valeurs opposées, des idéaux antinomiques et – comme pour rajouter une couche supplémentaire de violence à son conflit intérieur – Steven Cohen revendique aussi son statut de "blanc d'Afrique du sud".

Dans Golgotha (littéralement "le lieu du crâne"), Steven Cohen parle de la mort, de façon spectaculaire : il est allé à New York pour acheter deux crânes humains. Il a filmé la boutique qui vend les ossements. Avec ces deux crânes (900 dollars pièce), il a fabriqué des talons-aiguilles d'un genre nouveau. Il les appelle des skulettos, par allusion au mot stiletto (talon-aiguille en Italien) et leur hauteur est vertigineuse. Plus de 30 cm. Ensuite, vêtu (pour la première fois dans sa vie d'artiste) d'un complet cravate, Steven Cohen s'est promené dans Wall Street, perché sur ses skulettos, marchant littéralement sur ses crânes humains dans le quartier des affaires le plus emblématique du monde.

La bourse, le business, tout cet univers de banques et de grandes compagnies : Steven Cohen leur voue une haine terrible. Ce sont les fossoyeurs du monde, dit-il. Voilà pourquoi, parodiant les businessmen, il marche sur des crânes humains : comme dans Terminator, il avance, oscillant dangereusement sur ces chaussures dantesques qui ressemblent à des machines de mort. Les fétichistes de talons-aiguilles devraient apprécier l’étrange vision… On appelle ce fétichisme altocalciphilie. Il est lié à l’idée du danger.

Perchées sur les talons-aiguilles, les créatures ne sont jamais aussi inaccessibles et… fragiles à la fois, toujours au bord d’une chute fatale. Elles ont d’ailleurs déjà la démarche d’Icare foudroyé, hésitant à chaque pas, comme des victimes de multi-fractures en voie de rétablissement. Le talon-aiguille est une chaussure à handicap. Et celles (ou ceux) qui la portent flirtent avec l’impossible…

L’invention du talon-aiguille (10 cm, minimum) date de 1952-53. On ne sait pas à qui appartient l’idée : Ferragamo Albanese of Rome et Dal Co dessinent tous des talons aiguilles en Italie, à l’époque où Roger Vivier en donne sa version à Paris. Ce miracle aérodynamique repose sur le même principe que le gratte-ciel : une armature en métal enfermée dans une mince coque plastique supporte tout le poids du corps. Affinant la technologie de ce chef d’œuvre d’équilibre, Roger Vivier fait mouler ses talons par une société d’ingénierie aéronautique dans un alliage conçu pour les turbines d’avion.

Les Italiens donnent au talons-aiguilles le nom de stiletto (dague). Ce talon est d'ailleurs si dangereux qu'il est considéré comme une arme. Dans la culture populaire, c'est le symbole des femmes fatales et des tueuses. Les talons-aiguilles sont longtemps interdits dans les avions et de nombreux bâtiments publics car ils trouent le sol. La plus grande hauteur connue de talons-aiguilles n'arrête pas d'être dépassée, passant au fil des extravagances à 13, 16, 19, 21 puis 22,5 cm. Avant d'être littéralement explosée par les talons-aiguilles faits main de Steven Cohen : elles dépassent 30 cm. Peut-on d'ailleurs encore parler de talon-aiguille ? La présence des deux crânes à l'avant fait plutôt de ces escarpins des sortes de plate-formes noires et ricanantes. .

A VOIR : Golgotha : spectacle les 5, 6 et 7 nov. 2009 au Centre Pompidou. Tél.: 01 44 78 12 33 Le 6 novembre à 20h30, ARTE Live Web diffuse en direct « Golgotha », de Steven Cohen au Centre Pompidou, dans le cadre du nouveau festival du Centre Pompidou et avec le Festival d'Automne. A suivre en direct et à revoir pendant plusieurs mois sur liveweb.arte.tv

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