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Sexe, mort et sacrifice humain

Entre le Ier et le VIIIe siècle, le long du littoral rocailleux des Andes, la civilisation Mochicas se développe sur la base d’une étonnante inversion des valeurs: pour eux, le sang, c’est du sperme. Ou de la cyprine. Répandre le sang a donc la valeur revivifiante d’un orgasme. Suivant cette logique sinistre, les indiens Mochicas pratiquent le sacrifice humain, mixé avec des rituels sexuels qui sont représentés de façon explicite sur des poteries que le Musée du quai Branly expose jusqu’au 23

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Publié le 12/04/2010 à 11h25, mis à jour le 10/07/2019 à 20h37

Entre le Ier et le VIIIe siècle, le long du littoral rocailleux des Andes, la civilisation Mochicas se développe sur la base d’une étonnante inversion des valeurs: pour eux, le sang, c’est du sperme. Ou de la cyprine. Répandre le sang a donc la valeur revivifiante d’un orgasme.

Suivant cette logique sinistre, les indiens Mochicas pratiquent le sacrifice humain, mixé avec des rituels sexuels qui sont représentés de façon explicite sur des poteries que le Musée du quai Branly expose jusqu'au 23 mai 2010 sous un titre magistral "Sexe, mort et sacrifice dans la religion Mochica". Âmes sensibles s'abstenir. A l'entrée de cette exposition extrêmement visitée, un panneau avertit les visiteurs que la vision de sodomies et de fellations pourrait choquer. Mais ce qui choque –ou plutôt épouvante– ce ne sont pas les scènes de sexe. Ce sont les scènes de mise à mort. Ou ces têtes effroyablement réalistes d'hommes au nez rongés, les cartilages à vif, et aux lèvres excisées qui exhibent la racine de leur dent comme des squelettes sarcastiques. S'agit-il de victimes de la leichmaniose, une maladie proche de la lèpre, très courante dans cette région hostile? Ou bien de mutilations volontaires? A ces semi-cadavres ambulants, les Mochicas semblent accorder le pouvoir de vaincre la mort. Et pour cause: ils bandent en permanence, dotés d'une rigidité post-mortem très localisée qui leur donne l'aspect de monstres cyniques. Ils bandent et ils ricanent. Les futures victimes de sacrifices humains ne bandent d'ailleurs pas moins dans cet univers macabre. Clairement identifiables aux lobes vides de leurs oreilles (privés de bijoux) et au voile blanc qui recouvre leur tête, ces condamnés à mort en sursis semblent se voir accorder le même droit qu'aux mutilés: le droit de jouir par tous les trous, sauf un. Ils peuvent prendre la femme par derrière, se faire sucer ou masturber à la main, mais jamais -JAMAIS semble-t-il– ils ne peuvent pénétrer son vagin, comme s'il fallait que leur semence ne serve à rien d'autre qu'au plaisir.

"La pensée Mochica établit une dichotomie entre les actes vaginaux, procréatifs et les actes non-vaginaux, stériles, explique l'archéologue Steve Bourget qui a monté cette exposition comme un passionnant jeu de rébus. Les actes non-procréatifs sont effectués par les êtres de transition ou morts-vivants." Dans quel but? Steve Bourget ne se prononce pas. Servaient-ils d'accumulateurs, chargés d'engranger un maximum de plaisir, afin de pouvoir enfin en libérer toute la puissance le jour de leur mise à mort? Les fresques reproduites sur les murs de l'exposition sont à cet égard très parlante: les prisonniers servent d'engrais symbolique. Leur énergie vitale est précieuse. Au combat, les Mochicas utilisent donc non pas des javelots ou des épées mais des gourdins aux formes phalliques pour assommer leur adversaire. Il s'agit de capturer un maximum d'humains pour les sacrifices. Sur le champ de bataille, les guerriers qui gisent au sol, évanouis, ont d'ailleurs le pénis avec un gland rouge, symbole de la vie, de la même couleur que l'extrémité des matraques turgescentes de leurs vainqueurs. A peine ramenés à la conscience, les voilà transportés dans des nacelles et présentés, comme en offrande, à des dignitaires puis à des femmes. Combien de temps dure leur captivité? Impossible de savoir. Mais tout a une fin. A l'occasion probablement de fêtes marquant la mort d'un chef ou de rituels agraires, les prisonniers sont exécutés suivant des modalités qui semblent avoir toutes quelque chose à voir avec la sexualité. Certains sont égorgés à l'aide d'une spatule triangulaire et leur tête maintenue en arrière de façon à ce que le jet de sang fasse comme un geyser éjaculatoire aux vertus fécondantes. D'autres sont attachés à un tronc en Y et livrés nus aux condors qui attaquent d'abord les parties molles: un oiseau déchiquette le sexe du prisonnier, mimant une fellation cannibale, tandis qu'un autre oiseau lui arrache un œil, puis enfonce son bec dans l'orbite… Le prisonnier tord désespérément la tête, mais en vain.

Certaines morts sont plus rapides. Quand les prisonniers sont livrés à des fauves par exemple ou quand ils sont jetés du haut de falaise, afin que leur corps nourrisse oiseaux et bêtes de proie… Dans tous les cas, il semble que leur exécution serve à ouvrir des portes entre les mondes. Leur corps passe par un trou. Et de la même manière que lorsque, en sodomisant une femme, les futurs sacrifiés pénètrent dans les ténèbres de son colon, en mourant ils passent "entièrement" de l'autre côté… La sodomie chez les Mochicas est-elle une métaphore de ces machines à broyer qui vous prennent par le petit doigt (hum) dans leur engrenage fatal? Vous voilà happé, aspiré, mâché, digéré et excrété à l'envers… suivant un processus de digestion inversée. Bienvenue dans l'autre monde, où les morts sont comme des graines, des semences, du terreau fertile… Ils ont été sacrifiés afin que le monde renaisse. Plusieurs poteries corroborent cette hypothèse: ce sont des vases chargés de recueillir le sang des sacrifices humains. Certains de ces vases ont la forme d'un zombi qui tient son phallus à deux mains: pour boire, il faut littéralement prendre le phallus en bouche et… avaler. D'autres vases ont la forme de femmes qui ouvrent leur vagin en conque, présentant l'orifice d'où doit couler –métaphoriquement– le fluide séminal aux vertus revivifiantes. "Buvez, ceci est ma cyprine". Dans cet univers fortement contrasté, la violence des sacrifices renvoie donc à la puissance de l'orgasme. Mais le visages des êtres qui s'accouplent ou se masturbent ne reflète pas le plaisir tel qu'on pourrait l'imaginer. Ils ont le visage impassible, ou grimaçant, comme s'il s'agissait de masquer (peut-être même de nier) le plaisir, afin d'augmenter la portée religieuse de leurs actes. Ce qu'ils font n'a rien de joyeux. Les poteries viennent d'ailleurs toutes de tombes. Elles viennent du monde des morts et il plane autour d'elles comme une atmosphère maléfique.

L'exposition "Sexe, mort et sacrifice", jusqu'au 23 mai. Musée du Quai Branly : 37, quai Branly

Portail Debilly

75007 Paris. Tél. 01 56 61 70 00.

Métro 6 Bir-Hakeim Commissaires d’exposition : Steve Bourget et Anne-Christine Taylor.

A lire : Sexe, mort et sacrifice dans la religion mochica, par Steve Bourget, co-édition Musée du quai Branly-Somogy. 104 pages. 18 euros.

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