Au Musée d'ethnographie de Neuchatel, l'exposition «What are you doing after the apocalypse» procure aux visiteurs les mêmes sensations qu'un shoot d'hormone: elle donne envie d'avoir le vertige et la fièvre. De danser et de jouir. De se battre.
Il existe chez les échangistes une plaisanterie courante dont le professeur de philosophie Jean Baudrillard a tiré la source d'une réflexion désabusée sur la «technosexualité». Dans Cool memories, recueil de pensées plus ou moins profondes sur ce monde de l'image dans lequel nous vivons, Baudrillard raconte: «Au coeur de l'orgie, un homme murmure à l'oreille de la femme: «What are you doing after the orgy?». «Qu'est-ce que vous faites après l'orgie?»… S'inspirant de cette histoire drôle, le Musée d'ethnographie de Neuchâtel a intitulé sa dernière exposition «Qu'est-ce que vous faites après l'Apocalypse ?» et qui fournit la matière première à toutes sortes de réflexions sur le pourquoi du comment nous sommes tellement stimulés, voire «excités», par l'idée de la fin. La fin ne s'offre-t-elle pas comme une sorte de but ultime (1)? C'est la fin qui nous dope. C'est la fin qui nous donne l'envie et la rage de vivre…
«Quand vient la mort, il n'y a plus rien à faire, absolument plus rien. Au-delà de la mort il n'y a que la mort.» Au Japon, comme dans beaucoup de cultures agraires basées sur l'observation de la nature, lorsqu'on coupe une branche, l'arbre fleurit plus vigoureusement. Lorsqu'on brûle la terre, elle devient plus fertile. De là vient l'idée que la vie nous est donnée comme pour livrer bataille, l'emporter sur la mort. Et notre «mission sur terre» c'est gagner l'immortalité que confère une belle oeuvre. Devenir immortel, puis mourir. Hélas, nous ne vivons souvent que sous l'emprise d'un envoûtement, d'un empêchement d'y penser, comme dans une permanente insouciance –inconscience– suicidaire, qui fait que notre vie passe comme un rêve, et qu'à la fin tout est perdu à jamais.
Pour rester en vie, il faudrait avant tout garder la «deadline» en tête, raconte Jacques Derrida (2). La «ligne morte», la «date de péremption», «l'heure fatale»… inscrite dans nos cellules comme une ligne de code, programmant notre corps pour qu'il s'auto-détruise au bout de x temps. On peut bien s'amuser 80, 90, 110 ans peut-être même. Mais plus au-delà. Dès le début de l'exposition, il s'agit de rester en équilibre tout en affrontant cette idée de l'urgence: l'apocalypse reste avant tout le moment où il sera trop tard. Un panneau prévient d'ailleurs les visiteurs qu'ils doivent faire attention aux déclivités. Sous leur pas, le sol de la pièce carrée, pavée de blocs noirs, se dérobe légèrement: un bloc sur deux s'enfonce, en déclenchant la lecture d'un morceau de musique qui remplit l'espace. Les visiteurs ne peuvent s'empêcher de bouger: il y a des chansons si dansantes parmi celles qui renvoient à la mort. «This is the end as we know it» entonnent-ils en choeur sur REM, alors que plus loin résonnent les accords d'un Dies Irae («Jour de colère»), la cacophonie bruitiste d'un groupe noise japonais, le mur électrique d'un tube d'Iron Maiden… Les mots d'Armageddon résonnent entre des rythmes d'heavy-metal et les échos vibrants, lugubres, d'une polyphonie de musique classique contemporaine composée en l'honneur des victimes d'Hiroshima. Le dernier bloc, celui qui marque la sortie de ce dancefloor obscure s'intitule ironiquement «We'll meet again» («Nous nous retrouverons»), et, lorsqu'on marche dessus, la chanson langoureuse qui s'élève évoque immédiatement les ultimes images du chef d'oeuvre de Kubrick: Docteur Folamour. Des images d'explosions atomiques, qui se déploient au ralenti… sur des paroles d'amour fou et de retrouvailles.
Ainsi donc la fin n'est pas la fin. La fin n'est jamais que l'espoir d'un changement d'état ou d'un vaste recommencement. C'est dans cette foi que nous vivons. Au cours de notre vie, nous sommes déjà si souvent morts, que nous ne pouvons nous empêcher de rester optimistes: l'agonie ne sera probablement guère plus traumatisante que le moment de notre mise au monde… Et nous avons tellement souffert le jour où il/elle nous a brisé le coeur, que mourir doit certainement faire moins mal! C'est la raison peut-être pour laquelle le mot Apocalypse ne signifie pas du tout «catastrophe», ni «destruction» mais «révélation» (3): nous attendons beaucoup de cette ultime saut dans le vide, ne serait-ce que la validation de nos actes et le jugement final de nos oeuvres. Il devrait y avoir, au-delà, quelque chose d'encore plus fort que cette remise de diplôme… Le paradis?
«Apocalypse» ne signifie pas la fin du monde, mais la levée d'un voile, une prise de conscience, explique Thierry Ruby, directeur d'un «Cabinet de curiosités» érotiques et macabres. Il s'agirait d'une introspection sur notre rapport au Monde, et à nous mêmes».
Lorsqu'en 1924 André Breton écrit son Manifeste du surréalisme, il affirme que le Surréalisme est un art magique qui consiste non seulement à «se faire bien voir d'une femme qui passe dans la rue» (là-dessus, il reste discret car le paragraphe d'explications contient seulement trois lignes de petits points) mais à se battre «Contre la mort»: «Le surréalisme vous introduira dans la mort qui est une société secrète. Il gantera votre main, y ensevelissant l'M profond par quoi commence le mot Mémoire. Ne manquez pas de prendre d'heureuses dispositions testamentaires: je demande, pour ma part, à être conduit au cimetière dans une voiture de déménagement».
Vive la mort qui s'offre à nous comme le plus stimulant des horizons d'attente: elle ouvre sur le vide, ce grand champ de liberté, cette immense perspective d'épanouissement. Porte ouverte sur l'infini. Une fois passé le seuil, nous disparaissons, oui. Mais en attendant, tout reste à faire. Nous pouvons tout. Nous voulons tout. En profiter au maximum. Travailler. Laisser une trace dans l'histoire. Aimer. Créer des oeuvres qui occultent les oeuvres passées. La mort est notre drogue et notre aphrodisiaque: elle nous speede, littéralement. Elle nous conjure de donner le meilleur de nous-même. Et comme pour mieux illustrer cette leçon de vie qu'est la mort, les murs de l'exposition «What are you doing after the apocalypse» sont recouverts des grandes fresques de M. S. Bastian et Isabelle L. (52 mètres sur longueur sur deux salles) qui ressuscitent les plus grands drames de l'histoire à l'aide de figures mille fois répétées de crânes aux yeux littéralement exorbités: les globes oculaires comme des pénis turgescents sortent des orbites et projettent les personnages en avant, toujours en avant…
Dans cette danse des morts inspirée des tableaux de Bosch, Durer, Picasso, Bruegel, des films de monstres japonais, des fêtes mexicaines ou des caricatures de Willem, les avions chargés à bloc se jettent les uns sur les autres avec une avidité suspecte. Nous sommes si excités par le faste et l’émerveillement de ces grandes fêtes collectives que sont les guerres… Nous en oublions la mort.
Nous sommes si fascinés par le spectacle sublimé de la mort que nous en oublions sa scandaleuse réalité. Ce que dénoncent les penseurs, toujours (4): n'oubliez pas de vous révolter, d'avoir envie de vaincre la fatalité. Affrontez-la, armes et sexes à la main, sans vous laisser fasciner par l'image séduisante d'une soi-disant «belle mort».
De façon révélatrice, une autre exposition devrait bientôt ouvrir ses portes, mais à Paris: au Cabinet des curieux, sous le titre «Un nouveau monde», les images et les sculptures de jeunes artistes auront pour sujet cette apocalypse entendue comme miroir révélateur de ce que nous avons dans les tripes.
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«What are you doing after the Apocalypse»: exposition jusqu'au 24 juin 2012, Musée d'ethnographie de Neuchâtel. MEN : 4, rue Saint-Nicolas, 2000 Neuchâtel, Suisse.
«Un nouveau monde» : exposition du 23 mai au 5 juillet 2012, Cabinet des curieux.
Note 1/ «Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.» Rimbaud, Enfance IV (Illuminations, 1873-1875). Texte cité dans le cadre de l'exposition «What are you doing after the Apocalypse».
Note 2/ «L'homme est ce qui a rapport à sa fin, au sens fondamentalement équivoque de ce mot. Depuis toujours. La fin transcendantale ne peut se déployer qu'à la condition de la mortalité, d'une rapport à la finitude comme origine de l'idéalité.» Jacques Derrida, 1972, Marges de la phislosophie, Paris Minuit, page 147. Texte cité dans le cadre de l'exposition «What are you doing after the Apocalypse».
Note 3/ «Etymologiquement, le terme même d'Apocalypse ne signifie ni catastrophe, ni destruction, mais bien 'révélation', rappelle Marc-Olivier Gonseth (directeur du Musée d'ethnographie de Neuchâtel). Cette notion de salut, de la résurrection propre au christianisme, s'est un peu estompée dans nos esprits et il n'en reste que la vision de l'Apocalypse. Nous devons néanmoins prendre conscience du fait que la perspective peut toujours s'inverser. En modifiant un point de vue, un événement déterminé peut être considéré comme une chance de renouveau.» Source : SwissInfo).
Note 4/ «Au temps d'Homère, l'humanité s'offrait en spectacle aux dieux de l'Olympe; c'est à elle-même, aujourd'hui, qu'elle s'offre en spectacle. Elle s'est suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre. Voilà l'esthétisation de la politique que pratique le fascisme. Le communisme y répond par la politisation de l'art.» (Walter Benjamin, 1939, L'Oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Gallimard 2008, page 53). Texte cité dans le cadre de l'exposition «What are you doing after the Apocalypse».
«Voila ce que serait l'éblouissement de la fin: une absorption des objets et des sujets dans l'acte de voir. Aucune violence, mais le seul déploiement de la présence. Ni pli, ni trou. Rien de caché et donc rien de visible. Une lumière sans limites, sans différence, neutre en quelque sorte et continue. Sans castastrophe et sans bruit, simplement devenu vain, notre monde, immense appareil né de nos obscurités, finit.» (Michel de Certeau, 1983, Extase blanche, Traverses, 29, page 18). Texte cité dans le cadre de l'exposition «What are you doing after the Apocalypse».
«On m'a raconté que l'un des conservateurs de ces lieux (un camp d'extermination khmer, au Cambodge) avait beaucoup de problèmes. Comme le sol recelait des cendres humaines en abondance, la nature était particulièrement belle, avec des milliers de fleurs qui surgissaient au printemps. Devait-il oui ou non les couper? Autrement dit, faut-il oui ou non conserver l'horreur ou faut-il laisser la vie reprendre ses droits? Personne n'est remplaçable parce que chacun est unique. Mais, heureusement, les choses continuent et nous finissons par être remplacés.» Christian Boltanski. Extrait audio diffusé dans le cadre de l'exposition «What are you doing after the Apocalypse».
La BO de l’exposition
The number of the beast, d’Iron Maiden, 1982 The end, de The Doors, 1967. Armagideon (Armagedon), de Bunny Wailer, 1976 Pour la fin du monde, de Gérard Palaprat, 1972 Armageddon, d’Altern 8 (Archer-Peat), 1992 Enola Gay, d’Orchestral manoeuvre in the dark (McCluskey), 1980 It’s the end of the world as we know it (and I feel fine), de R.E.M. 1987 The Battle of Armageddon, d’Hank Williams, 1955 When the saints go marching home, de Memphis minnie, 1935 Dead shall rise, de Terrorizer, 1989 Dies Irae, de Clerk’s group, 1516 (interprété par Gaudeamus, en 2005) The blaze of collapsing (part 3) de M.S.B.R., 1995 Deguello, de Nini Rosso, 1978 The prophecy of seeress (Völuspa), de Sveinbjörn Beinteinsson, 1990 Oh Lord, don’t let them drop that atomic bomb on me, de Charles Mingus, 1961 Danse macabre, de Saint Saens, 1874 (Berlin Symphony orchestra, 1995) Nuclear holocaust, de The Future, 1982 On va tous crever de Didier Super, 2007 Kill the poor, des Dead Kennedys, 1980 When the man comes around, de Johnny Cash, 2002 Now let us rejoice, hymne datant de 1833 (Relief society choirs of Sataratoga springs and eagle mountain, 2011) Thrènes à la mémoire des victimes d’Hiroshima, de Penderecki 1959-61 (Polish radio National symphony orchestra, 1994) Earth dieds screaming, de Tom Waits, 1992 We’ll meet again, de Vera Lynn, 1964.
Crédit photo : MS Bastian et Isabelle L.




