Menu
Libération
Blog «Les 400 culs»

L'amour dure une minute ?

Qu’est-ce que l’amour ? Pour répondre à cette question, en 2001, l’artiste japonais Hideyuki Sawayanagi créé une installation qu’il faut visionner dans une salle obscure. Cette projection d’un genre spécial est précédée par 30 secondes de compte à rebours.L’œuvre s’intitule «Vous allez être possédés par l’amour dans 30 secondes». On attend donc impatiemment la possession. 30 secondes, 29… 5, 4, 3, 2, 1… Brusquement le flash de quatre lettres s’imprime sur vos rétines et vous sortez de la salle n

DR
Publié le 03/09/2014 à 13h50, mis à jour le 27/03/2020 à 15h13

Qu’est-ce que l’amour ? Pour répondre à cette question, en 2001, l’artiste japonais Hideyuki Sawayanagi créé une installation qu’il faut visionner dans une salle obscure. Cette projection d’un genre spécial est précédée par 30 secondes de compte à rebours.

L'œuvre s'intitule «Vous allez être possédés par l'amour dans 30 secondes». On attend donc impatiemment la possession. 30 secondes, 29… 5, 4, 3, 2, 1… Brusquement le flash de quatre lettres s'imprime sur vos rétines et vous sortez de la salle noire à moitié vacillant, aveuglé par la projection. Pendant une minute, les quatre lettres se superposent à tout ce que vous regardez sous la forme d'une image rémanente. Une image rémanente (afterimage en Anglais) est une illusion optique qui continue à apparaître après que l'exposition de l'original a cessé. Cela signifie-t-il, ainsi que le suggère l'artiste, que l'amour n'est qu'une persistance illusoire qui continue de flotter devant nous ? Un fantôme visuel ? Un branding rétinien ?

Le mot qui s'est imprimé sur nos yeux, c'est celui – en quatre lettres – qu'on donne à l'Amour en Anglais. «Love». Mais attention, pas n'importe quel Love. Celui dont la typographie correspond exactement au LOVE de l'artiste Robert Indiana. Quand Robert Indiana met au point son fameux LOVE, d'abord pour une carte postale de Noël (en 1965, pour le Musée d'Art Moderne de New York), puis sous la forme d'un tableau (en 1966), tout le monde l'interprète comme un éloge béat de l'amour, sans prendre en compte le déséquilibre du O qui se penche, au bord de la chute. Robert Indiana n'est pas un utopiste, ne serait-ce que parce que ce mot-là il ne l'a jamais entendu dans sa famille. Il n'a pas eu une enfance heureuse. Il pense que l'amour est fragile, précaire, condamné d'avance à mourir. «L'amour est un dangereux produit de consommation, d'usage périlleux (1)», dit-il. Mais sa parole n'est pas entendue. On associe son Love au slogan d'alors «Faites l'amour pas la guerre».

C'est Herbert Marcuse qui sert alors de maître à penser. Ainsi que l'explique l'historienne Linda Williams, Marcuse pensait – tout comme Freud (2) – que la sexualité était une pulsion capable de mettre en danger la société, un élément de désordre inscrit au cœur même de l'humain. Mais à la différence de Freud, qui prônait le contrôle et la répression des pulsions, Marcuse prônait le renversement de la société. «Marcuse envisageait de restaurer «le droit à la jouissance», de faire du labeur un jeu non-productif, de transformer la libido au lieu de simplement la libérer. Selon lui, cesser d'utiliser le corps comme instrument de travail à plein-temps permettait de le resexualiser. La régression associée au retour de la libido se manifestait par la réactivation de toutes les zones érogènes, donc par l'éveil de la sexualité prégénitale polymorphe et le déclin de la sexualité génitale. Le corps entier devenait «un objet de cathexis, dont on pouvait jouir — un instrument de plaisir» (3). Éclairée par Marcuse, illuminée par la musique, la marijuana et les psychotropes, une grande partie de ma génération voyait l'acte sexuel comme un moyen d'agir politiquement contre la guerre. Cela fut particulièrement le cas face à cette guerre sans fin et toujours plus meurtrière dont l'injustice frappait chaque foyer, la conscription concernant tous les jeunes hommes. Quelle était donc la place des femmes dans cette alternative à la guerre ? Un autre slogan, moins populaire, annonçait : «Les Femmes Disent Oui Aux Hommes Qui Disent Non !».

En d’autres termes : aux Etats-Unis, les militantes anti-guerre du Vietnam se donnaient à tous les hommes qui refusaient de devenir soldat et se refusaient à tous ceux qui avaient fait la guerre. A cette époque, l’expression «make love not war » avait véritablement du sens. Hélas, les illusions ne durent parfois pas plus de quelques minutes, ou quelques années, ce qui est très peu.

Robert Indiana dont l'œuvre fut pillée sans vergogne par tous les marchands de T-shirt, de chaussures et de sacs, vit son LOVE mis à toutes les sauces marketing. «Selon le Bureau des Copyright Office, impossible de mettre un copyright sur un mot, même typographié de façon distordue et bizarre». Le mot Amour appartenait à tout le monde, lui fit-on savoir. Son LOVE, récupéré par les «marchands d'amour», devint le symbole d'une idéologie hypocrite et bien-pensante. D'autres artistes se mirent à la parodier (4). Lui-même en vint à s'auto-parodier. Peut-être même est-il d'ailleurs tombé àson tour dans le piège, puisqu'il créa un autre mot HOPE pour la campagne d'Obama, dont on sait maintenant qu'il représente le contraire d'un espoir de liberté. Le mot Love n'est qu'un concept idéologique. Robert Indiana, lui-même n'a pas échappé à l'illusion que ce mot, lorsqu'il apparaît, suscite toujours dans nos esprits. Nous voulons être possédés. Tant pis si ça dure peu.

.

A LIRE : Screening Sex, une histoire de la sexualité sur les écrans américains, de Linda Williams, éd. Capricci, 264 pp., 20 €.

NOTES

(1) Ma traduction est probablement très mauvaise (donc n'hésitez pas à envoyer les vôtres) : «Love is a dangerous commodity—fraught with peril».

(2) Freud résume cette théorie en une phrase : «L'histoire de l'homme, c'est l'histoire de sa répression». Théorie plus tard réfutée, brillamment, par John Gagnon puis par Foucault : il n'y a pas d'opposition entre sexualité et civilisation, disent-ils.

(3) H. Marcuse, Eros et Civilisation.

(4) L’artiste coréen Gimhongsok, par exemple.

Illustration : Robert Indiana, Love

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique