La guerre des mots, des idées, des valeurs et des représentations est inhérente à la crise identitaire qui anime notre vie publique. C’est dans ce contexte que l’on risque d’assister au retour du discours racialiste. Incarnation politico-médiatique de la vague réactionnaire qui traverse notre pays, Nadine Morano s’est ainsi référée à une prétendue «race blanche» pour mieux circonscrire la définition de la population française (émission «ONPC» du 26 septembre). Une position qui fait écho à la déclaration de l’une des figures de proue de ce mouvement identitariste, Eric Zemmour, suivant lequel Noirs et Blancs appartiennent à deux «races» distinctes, qu’il existe des «races» reconnaissables à «la couleur de peau» (émission «Paris/Berlin : le débat», sur Arte, le 13 novembre 2008). Non seulement ces déclarations intempestives ignorent ou rejettent l’œuvre de Claude Levi Strauss, mais elles sont révélatrices du lien intrinsèque entre la représentation étriquée de l’identité française et le retour en force d’une conception hiérarchique de l’humanité. Ainsi, en pleine crise migratoire, des élus de la République n’ont pas hésité à défendre un droit d’asile à géométrie variable fondé sur le critère confessionnel.
Une seule et même espèce
L’idée de «race» a servi de support aux théories anthropologiques/d’anthropométrie et autres idéologies dont l’application est à l’origine d’un racisme d’Etat et de politiques/législations discriminatoires, coloniales et antisémites. L’idée de classification, de hiérarchisation des hommes sur la base d’un critère biologique ou génétique a été invalidée et désavouée par les travaux scientifiques : il existe une seule et même espèce humaine, pas de «races humaines». Autrement dit, il n’y pas de «race blanche» - ni de «race juive», etc. - parce qu’il n’y a pas des races au sein de l’espèce humaine. Cette vérité scientifique conforte la philosophie universaliste et républicaine qui vise depuis 1789 à réfuter le concept même de différence naturelle.
Malgré cette vérité scientifique, et au-delà des instrumentalisations idéologiques dont le mot race fait l’objet, celui-ci entretien un rapport ambigu avec notre propre ordre juridique. Le mot «race» a historiquement servi de fondement à la «législation raciste» comme à la «législation antiraciste». D’un côté, le «code noir» (dans la version édictée en 1724), la législation coloniale et le régime de Vichy consacrent les théories racialistes à travers la légitimation/légalisation de discriminations fondées sur la «race» ; de l’autre, depuis l’après Seconde guerre mondiale, le constituant (de 1946 et de 1958) et le législateur national s’appuie sur le mot race pour mieux lutter contre les actes discriminatoires/racistes. Ainsi, la restauration de la République n’a pas purgé notre système juridique de ce terme dont la genèse est foncièrement anti-républicaine. Si les diverses références à la «race» ont aujourd’hui pour objet de prohiber les discriminations entre les êtres humains, le recours à cette notion est une forme de validation et de légitimation au moins rhétorique de l’existence de «races humaines».
Supprimer le mot "race"
L’on ne saurait nier la diversité, la spécificité culturelle. Supprimer le mot race de la langue française, ne plus penser l’idée de race n’aurait pas de sens non plus. La question se pose en des termes particuliers pour le législateur. La suppression du mot «race» ou du moins sa substitution par une autre notion ou formule dans l’ensemble de la législation française - dès lors qu’il vise les êtres humains - mettrait un terme à cette anomalie/contradiction qui veut que le législateur invoque la «race» ou les origines «raciales» pour prévenir ou combattre la chose - théorie, opinion, acte – raciste. Du reste, la suppression du mot «race» de la Constitution et/ou de notre législation est régulièrement défendue par des propositions de loi déposées par des parlementaires de gauche ou progressistes. Pour éviter tout risque de vide juridique dans la législation nationale en matière de lutte contre le racisme, certaines de ces propositions préconisent de remplacer les adjectifs dérivés du mot «race» («racial», «raciale», «raciales», «raciaux», etc.) par l’adjectif «ethnique» (lui-même discutable), tandis que d’autres proposent de substituer le mot «raciste» aux mots «race» ou «racial», plutôt que de les supprimer sans les remplacer. C’est le cas de la proposition de loi du Front de gauche adoptée le 16 mai 2013 par l’Assemblée nationale (mais toujours pas inscrite à l’ordre du jour du Sénat). La problématique se pose également pour notre Loi fondamentale : l’article 1er de la Constitution de 1958 et le préambule de la Constitution de 1946 (inséré dans le bloc de constitutionnalité) se réfèrent encore à la «race».
Pourtant le candidat François Hollande s’était engagé à réviser cet état du droit : «Il n’y a pas de place dans la République pour la race. Et c’est pourquoi je demanderai au lendemain de la présidentielle au Parlement de supprimer le mot 'race' de notre Constitution» (déclaration datée du 11 mars 2012, lors d’un meeting à Paris consacré à l’Outre-mer). Dans un contexte où les idées xénophobes et ségrégationnistes (re)fleurissent, cet engagement prend une dimension politique nouvelle. Certes, la suppression du mot race ne suffira pas à éradiquer les discours et comportements «racistes». Il n’empêche, outre sa vertu pédagogique, un tel geste constituant – sous l’impulsion présidentielle - aurait le mérite de rappeler les fondements humanistes de l’idéal républicain. N’est-ce pas là l’essence de «l’identité de la France» ?




