Menu
Libération

«On ne se brouille pas avec André Glucksmann, on discute»

Politiques, intellectuels ont rendu hommage, mercredi à une personnalité majeure du monde des idées.

Publié le 10/11/2015 à 19h26

Daniel Cohn-Bendit, Romain Goupil et Guy Sorman, proches d’André Glucksmann, réagissent à son décès. Entretiens à retrouver en intégralité sur Libe.fr.

Romain Goupil

«Il était capable de penser contre lui-même»

«André Glucksmann était un érudit, un philosophe, un intellectuel… Mais surtout un penseur capable de penser contre lui-même, acceptant de prendre des risques, de se tromper, de ne pas toujours avoir raison et de le dire.

«Dans les années 70, nous étions beaucoup à croire en des jours meilleurs. Il ne fallait pas désespérer Billancourt et il fallait se taire pour atteindre un but ultime. Mais lui a tout remis en cause en dénonçant une immense supercherie que l’on payait en drames humains. Il faut se souvenir que cela a provoqué une fracture incroyable.

«Il n'a cessé de lutter contre l'Etat totalitaire et de porter ce devoir d'humanité, avec les boat people, Sarajevo… Il était capable de mobiliser beaucoup de monde pour les combats qu'il estimait devoir mener. Nous étions parfois seuls, comme sur l'Irak. Et il était tout seul à soutenir Sarkozy. Mais là encore, il a été capable d'écouter et revenir sur ce soutien.

Aujourd’hui, au moment où sont présentés comme intellectuels des représentants d’une France rance et repliée sur elle-même, où nous nous battons contre l’indignité que représente la "jungle" de Calais, cette voix universaliste, qui était celle d’André, nous manque.»

Daniel Cohn-Bendit

«Depuis Mai 68, on ne s’est plus quittés»

«Avec André, on s'est rencontrés en 1968 et on ne s'est plus quittés. Nous avons toujours eu une relation d'amitié très profonde. Nos liens ont été constants, sans jamais de rupture. Quand j'étais interdit de séjour en France, il venait me voir en Allemagne. Un jour, Giscard a invité à l'Elysée les "nouveaux philosophes" dont il était. Dans une lettre ouverte, André à dit: "Non, je ne viendrais pas déjeuner avec vous tant que vous n'aurez pas levé l'interdiction de séjour de Dany."

«Avec André, on n'a pas toujours été d'accord. Mais on s'est toujours retrouvé sur l'antitotalitarisme, on a défendu ensemble les boat people. Sur la Bosnie aussi, on était exactement sur les mêmes positions.

«Ce qui est fascinant chez lui, c’est que la radicalité de sa pensée lui permet de surmonter, voire de modifier ses positions. Quand il a rompu avec le maoïsme, moi qui étais libertaire, je lui ai dit bienvenue au club. En 2007, il soutient Sarkozy. Mais quand ce dernier dit des bêtises sur Mai 68, André écrit un livre pour dénoncer ces bêtises. Quand Sarkozy dit des insanités sur les Roms, André publie un texte pour les défendre. Quand Sarkozy vend des frégates à Poutine, il le condamne.

«On ne se brouille pas avec André, on discute. Sa mort, je m'y attendais. Mais quand je l'ai apprise hier soir, cela m'a fait un choc. J'ai dit à ma femme : "Voilà, on ne pourra plus discuter. Il manque un maillon dans la chaîne du débat." Ce maillon, il ne sera plus jamais là. Et ça me rend profondément triste.

Guy Sorman

«Un juste et un pur»

«Pour ma génération, une image reste gravée dans notre mémoire : Sartre, épuisé, aux côtés d’Aron, son frère ennemi, gravissent ensemble les marches de l’Elysée, escorté par Glucksmann. Les attend Giscard qui, cédant à leurs instances, acceptera en France plus de 100 000 réfugiés du Vietnam fuyant le régime sur des bateaux de fortune à la manière des Syriens aujourd’hui. Ce moment est essentiel dans l’histoire intellectuelle parce qu’il marque, inspiré par Glucksman, la fin des combats idéologiques extrêmes, leur absurdité face à des drames immédiats et réels.

«Symboliquement, c'est la fin du marxisme dont Glucksmann est issu et que Sartre, toute sa vie, avait soutenu. Glucksmann avait renoncé au communisme et accusé celui-ci d'être le fondement théorique des grands massacres du XXe siècle. Les libéraux français, avec Aron, étaient pessimistes, persuadés de la victoire ultime de l'URSS sur les démocraties. Glucksmann, à l'inverse, estime que l'on peut vaincre le communisme en lui opposant les Droits de l'homme, la morale contre la souffrance, sans discours emphatique. Ce à quoi ce jour-là, Sartre se rallie, vaincu. Glucksmann, dès lors, deviendra le porte-parole des victimes de toute idéologie totalitaire jusque et y compris l'islamisme.

«Mais surgit un nouvel ennemi des droits de l'homme : le relativisme culturel. Glucksmann se trouva fort démuni contre cette hypocrisie et ne se résolut jamais à accepter la Realpolitik et la défaite morale de l'Occident rallié aux droits de l'homme face à des régimes faibles mais se couchant devant les puissants, Russes ou Chinois. Glucksmann reste le symbole de la morale dans l'histoire mais aussi de l'efficacité relative de cette morale. On pense à ce mot de Péguy : "Les moralistes ont les mains blanches mais ils n'ont pas de mains." Au moins Glucksmann aura gardé les mains blanches jusqu'au bout sans jamais en tirer la moindre vanité : ce fut un juste et un pur, rare.»

Dans la même rubrique