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Interview

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : «Le Coran est plein d’incertitudes et de mystères»

Après les documentaires «Corpus Christi» et «les Origines du christianisme», les deux réalisateurs explorent le Coran, avec Jésus comme boussole. Revendiquant une lecture historique des écrits religieux, ils montrent que l’absence de contextualisation et la poésie du texte favorisent toutes les interprétations, jusqu’aux plus radicales.

(Photo John Foley)
Publié le 07/12/2015 à 17h46

Après la Bible, dont ils tirèrent documentaires et films, les réalisateurs Gérard Mordillat et Jérôme Prieur explorent cette fois-ci le Coran. Ils viennent de publier Jésus selon Mahomet (Seuil), livre accompagné d'un documentaire Jésus et l'islam diffusé sur Arte à partir de ce mardi 8 décembre en 7 épisodes (1). Plus que l'émergence de l'islam, leur travail se veut le miroir d'une époque où les trois monothéismes sont encore en fusion. Poursuivant leur enquête autour de la figure de Jésus, ils ont suivi sa trace dans le Coran : une présence fugitive (son nom est cité seulement une dizaine de fois) mais cruciale. Interrogeant les plus grands spécialistes, ils abordent le Coran avec humilité et prudence, comme un univers poétique et mystérieux, un texte qui vient d'un autre temps, d'un autre monde. Le Coran, comme beaucoup de textes religieux, ne parle que par énigmes. C'est pourquoi, selon les deux auteurs, il est si facile et si vain de vouloir l'instrumentaliser aujourd'hui.

Vous abordez le Coran avec Jésus comme fil conducteur, une façon de poursuivre ce dialogue incessant entre les trois monothéismes ?

Gérard Mordillat : L'apôtre Paul - qu'il soit un juif d'origine ou un païen converti, un prosélyte - déçu par le judaïsme, invente ce qui allait devenir le christianisme. Cinq à six siècles plus tard, on peut penser que Mahomet a suivi un chemin comparable. D'abord sensible au monothéisme juif, voire judéo-chrétien, il recommande de se tourner vers Jérusalem pour prier, adopte le même calendrier lunaire, reprend le jeûne, le pèlerinage, une partie des interdits alimentaires, puis, sans doute blessé par le mépris dans lequel il est tenu par les tribus juives de Médine, il rompt avec elles. La prière musulmane sera dorénavant orientée vers La Mecque.

Jérôme Prieur : Les textes témoignent d'une véritable attirance de Mahomet pour la grande tradition biblique qui va d'Adam jusqu'à Jésus en passant par Abraham et Moïse. Cette admiration ne fut pas forcément payée en retour car les juifs d'Arabie, qui sont des Arabes comme lui, l'ont sans doute pris de haut. Ces textes font preuve aussi d'une fascination à l'égard des chrétiens, qu'ils soient appelés «nazaréens» ou qu'ils soient englobés par le Coran dans la catégorie des «gens du Livre». On peut faire l'hypothèse que ces chrétiens étaient des judéo-chrétiens, des juifs qui n'avaient pas rompu avec le judaïsme et qui étaient en porte-à-faux avec les chrétiens, qui les considéraient comme des juifs et avec les juifs qui voyaient en eux des chrétiens. La figure de Jésus dans le Coran apparaît alors comme un vrai pôle de frictions, à l'égard des juifs, qui ne reconnaissent pas Jésus comme le messie, et à l'égard des chrétiens, parce qu'ils ont fait de Jésus le fils de Dieu. La figure de Jésus, même si elle n'apparaît qu'une dizaine de fois dans le Coran, constitue véritablement un nœud théologique pour Mahomet.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans cette exploration du Coran ?

J.P. : Le Coran nous est étranger, l'arabe n'est pas notre langue ni notre culture. Pour autant, il ne peut rester un livre illisible, un texte interdit. Malgré sa complexité, nous y retrouvons un certain nombre de figures familières, de formes héritées des deux précédents monothéismes.

G.M. : Le Coran est comme un univers avec des planètes mais aussi des trous noirs. Plonger dans ce texte est une aventure étrange, le plus souvent, pleine d'incertitudes, d'opacités, de mystères.

J.P. : Pour filer la métaphore cosmologique, aujourd'hui juifs, arabes et chrétiens semblent appartenir à des planètes opposées. Avant l'époque de Mahomet - avant ce «big-bang» - certains de ses contemporains Arabes pratiquent le judaïsme, d'autres des formes de christianisme, et d'autres encore un mélange des deux, voire des formes de manichéisme, de polythéisme, etc. Dans la péninsule Arabique travaillée par le monothéisme, ils appartiennent tous au même monde.

G.M. : La difficulté, c'est que le Coran est un texte sans contexte : il ne contient pas d'éléments d'historicité, pas de géographie, pas de généalogies. Dès lors, il est difficile de déterminer qui sont vraiment les juifs d'Arabie. Juifs rabbiniques ou judéo-chrétiens ? C'est l'un des grands trous noirs du Coran. De plus, les sourates du Coran sont présentées dans un ordre a-chronologique, de la plus longue à la plus courte, ce qui ne facilite pas la lecture. Encore moins la reconstitution de l'évolution de Mahomet. Un autre trou noir vertigineux est la différence abyssale entre le Mahomet de La Mecque et celui de Médine. D'un côté, un prophète apocalyptique, de l'autre, un législateur. A chaque verset, le lecteur est plongé dans un brouillard où il faut avancer avec beaucoup de prudence.

Avez-vous retrouvé la trace de Jésus dans ce texte ?

J.P. : Ce que nous avons découvert dans le Coran est l'onde de choc de sa figure théologique six siècles après la crucifixion, son destin loin de Jérusalem, loin de Rome, loin de Byzance. Ce n'est plus le Jésus du christianisme, c'est une autre figure, une figure polémique qui a d'autres fonctions.

G.M. : Ce qui nous a aussi frappés, c'est la singularité absolue de son rôle dans le Coran par rapport aux autres prophètes ; y compris Moïse et Abraham. Jésus est à la fois le Messie, le fils de Marie - conçu miraculeusement comme dans le christianisme -, il est le Souffle et le Verbe de Dieu, le nouvel Adam et le dernier prophète avant Mahomet. Il est aussi celui qui parle dès sa naissance, c'est-à-dire qu'il reçoit la révélation dès le premier instant.

Il est plus extraordinaire que Mahomet ?

G.M. : Il est même plus extraordinaire que Moïse, qui est pourtant le grand modèle prophétique du Coran ! Jésus est peut-être moins présent dans le texte, mais il est unique.

J.P. : Le Jésus du Coran n'est qu'une présence spectrale. Seule son ombre aurait été crucifiée, selon la formule de Jean de Damas au VIIIe siècle. Je verrais surtout en lui l'empreinte de formes disparues, minoritaires, archaïques de christianisme. Il offre une trace de groupes judéo-chrétiens, mais aussi l'écho des très violentes querelles théologiques au sein de la chrétienté nées autour des grands conciles entre le IVe et le VIIe siècle.

Comment l’islam est-il devenu un sujet si polémique ?

G.M. : Ni le Coran ni la Bible ne doivent être laissés uniquement aux théologiens. Nous défendons, depuis Corpus Christi, notre documentaire sur la Bible, une lecture historique des textes religieux. Nous avons abordé le texte du Coran comme un objet littéraire, comme n'importe quel autre grand livre. Parce qu'au début, il y a le verbe, la littérature.

J.P. : Le Coran a été écrit dans le meilleur des cas au VIIe siècle de notre ère. Très vite, son absence de contextualisation a été comblée par la tradition musulmane mise par écrit deux siècles plus tard. Cela a favorisé toutes les réélaborations, le contrôle du texte, «la police théologique», comme disait Abdelwahab Meddeb. La tradition musulmane s'évertue à justifier les différences entre Médine et La Mecque, entre les moments apocalyptiques, eschatologiques, du texte et les moments où Mahomet est un législateur. La tradition a opéré un travail de reconstruction sur un texte qui au départ devait encore plus ressembler aux psaumes, aux sentences, au conte, à la fable. Le Coran parle par énigme, par aphorisme, par métaphores, par invocations. Il y a une force poétique du texte.

G.M. : Une partie du Coran est en prose rimée monorime, ce que nous n'entendons jamais dans les traductions. Ce texte avait plus d'auditeurs que de lecteurs. Le texte était conçu pour être lu à voix haute ou chanté, comme des psaumes. La lecture continue, moderne, est au fond un anachronisme au regard de l'histoire.

J.P. : Une lecture littérale, au pied de la lettre, comme le font tous les fondamentalistes d'aujourd'hui, est non seulement néfaste d'un point de vue religieux mais absurde au regard de l'histoire. Comme dans le domaine de la traduction, le littéralisme est l'ennemi de la pensée.

(1) Lire aussi le «Screenshots» page 29

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