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tribune

Vaincre le Front national suppose d’en finir avec le mythe protectionniste

Si le PS et LR hésitent à attaquer frontalement le programme économique du FN, c’est qu’ils rêvent en secret d’un Etat omniprésent. Une vision à contretemps qui empêche la construction d’une nouvelle offre politique.

Par
Emmanuel Combe
Professeur d’économie, Paris-I, ESCP Europe
Gaspard Koenig
philosophe, maître de conférences à Sciences-Po, président du think tank GenerationLibre
Publié le 15/12/2015 à 17h36

Même si le FN reste encore, à quelques centaines de milliers de voix près, à la porte du pouvoir, plus personne ne peut ignorer qu’il est devenu le premier parti de France. Il séduit de plus en plus chez les jeunes, les petits patrons, et dans les anciennes régions industrielles dévastées par le chômage de masse, sanctionnant quarante ans d’échecs économiques. Qu’on le veuille ou non, le FN représente la seule formation politique à être dotée d’une colonne vertébrale idéologique et d’une vision cohérente. Les institutions de la Ve République permettent de glisser encore la poussière sous le tapis pour quelques mois, peut-être quelques années. Une minute, encore une petite minute… Mais si aucune force de proposition alternative n’émerge, le FN se retrouvera, un jour ou l’autre, en mesure d’appliquer son programme national-socialiste à l’ensemble du pays. En vérité, le FN propose ce dont les autres partis rêvent en secret. Tout a été écrit sur les lacunes, approximations et absurdités du programme économique du FN : protectionnisme illusoire, nationalisations suicidaires, dévaluation coûteuse, explosion de la dette publique, retour de l’inflation, baisse du pouvoir d’achat, etc. Mais si le PS et LR hésitent à attaquer frontalement le FN sur ces sujets, c’est qu’ils nous bercent, de manière plus ou moins discrète, de la même petite musique : contre le «dogme de la concurrence» imposé par Bruxelles, «l’ultralibéralisme», le libre-échange avec les pays «à bas coût». Pour un Etat omniprésent, pour la dépense publique, pour le retour des frontières (qu’on l’appelle «patriotisme économique» à gauche ou «souverainisme» à droite). Au fond, ce que la plupart de nos responsables politiques souhaitent, FN en tête, c’est revenir à l’âge d’or des Trente Glorieuses, temps béni de la planification industrielle et du dirigisme gaullien.

En proposant un protectionnisme dit «intelligent», le FN veut renouer avec ce monde révolu, dans lequel nous échangions entre pays développés. Nos dirigeants de tout bord n'ont jamais vraiment accepté la rupture intervenue dans le commerce international au cours des années 90, avec l'irruption soudaine des Brics (Brésil, Russie, Inde et Chine). A-t-on déjà entendu un homme politique vanter les avantages pour la France du commerce avec la Chine et les pays émergents ? Qui ose parler des gains de pouvoir d'achat dus au libre-échange ? Selon une enquête du Centre d'études prospectives et d'informations internationales, se fermer au commerce avec les émergents coûterait, à chaque ménage, entre 1 300 et 3 600 euros par an, soit 6 % à 18 % du revenu médian. La France est idéalement placée pour exporter plus, en formant mieux la main-d'œuvre et en misant sur la montée en gamme, comme l'ont fait nos voisins allemands et suisses. En cherchant à rétablir une économie administrée, le FN voudrait que l'Etat retrouve son lustre d'antan, où il conduisait la politique macroéconomique, jouait au meccano industriel et redistribuait largement les richesses. Rappelons que cet interventionnisme nous a coûté très cher : hormis Airbus, la politique industrielle française s'est révélée un fiasco, incapable de sauver l'industrie textile ou de suivre les progrès de l'informatique ; l'Etat-providence a vécu à crédit, sur l'endettement public et le sacrifice des générations futures ; la politique monétaire des années 70-80, avant le tournant de la rigueur, s'est soldée par de l'inflation et plusieurs dévaluations, qui n'ont rien résolu de nos faiblesses structurelles et de notre faible compétitivité. Pour autant, en dépit de ces échecs répétés, nos décideurs politiques n'ont toujours pas renoncé à décider en lieu et place des acteurs économiques, à grands coups de soutien public aux «secteurs d'avenir», de plans de réindustrialisation et de réglementations anticoncurrentielles. Une vision à contretemps, alors que nous sommes entrés dans l'ère de la disruption technologique, où la seule valeur des données (data) devrait bientôt atteindre 8% du PIB européen.

La condition pour vaincre le FN, c’est d’abord de rompre avec cet étatisme rampant, dans les discours comme dans les actes. La révolution numérique favorise plus que jamais l’avènement de l’autonomie individuelle. A l’heure de l’uberisation des métiers et de la multi-activité, de l’économie collaborative et de l’impression 3D, les systèmes de gestion collective vont céder le pas à des services sur-mesure. L’Etat devra renoncer à la gestion directe pour mieux accompagner les transformations sociales et garantir l’effectivité des choix personnels (par un revenu universel ou un compte social unique à points, comme le propose GenerationLibre). Les apps vont remplacer les ronds-de-cuir.

Le temps presse. Il nous faut opérer un aggiornamento intellectuelet construire une nouvelle offre politique, à l’image de Ciudadanos en Espagne. La génération Y, frustrée par l’échec de ses aînés, assoiffée de rupture et d’innovation, attend de se reconnaître dans un projet positif et cohérent ; une alternative radicale, fondée sur les libertés et non sur l’autoritarisme.

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