«N'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, les hommes, disait Pascal, se sont résolus, pour se rendre heureux, de ne point y penser.» De là, la notion de «divertissement», qui, prise en son sens étymologique, - «tourner de côté», se distraire, faire «diversion» - indique que, pour exorciser l'angoisse que ferait naître la méditation sur la précarité de son être-au-monde, et détourner l'esprit des questions essentielles de l'existence, l'homme se livre volontiers aux plus diverses occupations quotidiennes, le jeu, le travail, l'entertainment, les récréations sociales, les hobbys, l'alcool, la musique, les fêtes… De ce «divertissement», on sait, certes, qu'il est parfois «forcé», ou artificiel, qu'il relève d'une stratégie boiteuse, d'une feinte ou d'un mensonge à soi-même dont on n'est pas dupe. On aimerait alors être capable de mettre en pratique les préceptes de la philosophie spinoziste, sentir en soi cet effort vital, cette pulsion ou tension, que Spinoza nomme conatus et qui, secondé par la raison, me pousse à augmenter ma puissance d'agir, à atteindre un niveau plus haut de perfection - en quoi consiste la joie - et ainsi triompher des «passions tristes», la crainte, le désespoir, la honte, la culpabilité, le désir de vengeance, le chagrin, la haine…
Mais «ne point penser» à ce qui m'attriste, me désole et m'esseule, semble plus aisé. Quand la «passion triste» occupe dans la vie affective la place entière que l'obsession par exemple occupe dans la vie psychique, quand on n'arrive pas à penser à autre chose qu'à des femmes et des hommes assassinés pendant qu'ils écoutaient du rock ou prenaient un verre à une terrasse de café, on oublie ce qu'a d'artificiel le «divertissement», voire d'aliénant, et on s'y livre malgré tout. Personnellement, je n'ai pas eu une envie assez grande pour aller courir dans le parc, à perdre haleine et conscience. Fusionner plus de sucreries identiques et dépasser un pauvre niveau de Candy Crush m'a semblé débile. Je voulais aller au cinéma, mais j'ai craint que la salle ne fût à moitié vide. J'ai zappé, zappé, de TF1 à la chaîne coréenne 654, aller et retour, mais en vain. Si j'avais arrêté de fumer, je m'y serais remis. J'ai envisagé de repeindre la cuisine ou de trier mes livres. Finalement, j'ai regardé des matchs de foot.
Cela m'a semblé être le plus efficace pour parvenir, au moins un temps, à «ne point y penser». Et le plus «digne». Comme tous les sports, le football est une combinatoire des activités ancestralement liées à l'homme, et en particulier, d'un point de vue anthropologique, à la «culture» par laquelle l'homme s'est humanisé : le travail (subsistance et humanisation de la nature), la guerre (conquête et protection du territoire), l'art (déprécation, obtention de protection des dieux) et enfin le jeu, pratique «autotélique» (qui a son but en elle-même), libre, séparée des autres activités humaines (limitée dans le temps et dans l'espace), incertaine, improductive (distincte du travail), «fictive» (imitant l'agôn, le «combat») et réglée, dont Roger Caillois disait qu'il sert à la transformation de l'instinct en social, du naturel en culturel.
Mais la stratégie d'évitement par le plus universel des jeux n'a pas fonctionné tout de suite. J'ai voulu assister à Juventus-Milan. Mais voir en gros plan les yeux humides des joueurs, entre autres des Français Pogba, Evra ou Niang, entendre la Marseillaise et les applaudissements de 40 000 personnes qui, selon la coutume italienne, saluaient les victimes des attentats de Paris, m'a fait juste pleurer, et, pendant le match, a sans cesse fait revenir mon esprit vers ce dont il devait se détourner. J'ai compris qu'il était vain de vouloir annihiler une passion triste par une passion «bonne», parce que c'est toujours avec passion qu'on regarde un match de football joué par son équipe favorite. Plus exactement avec passions, au pluriel, dans la mesure où, dans l'espace et le temps réglé de l'activité ludique, la passion bonne n'explose sous forme de joie, en cas de victoire, qu'après avoir longtemps «joué» et alterné avec la tristesse, la désillusion, le dépit, la déception, l'animadversion, la colère, la détestation, voire la fureur fanatique. Dès lors, pour se détourner de ce qui l'obsède, le supporteur de la Juventus, du PSG ou du Barça ne peut guère regarder les matchs de son équipe, car, dans l'alternance fébrile des passions de tristesse et de joie inhérentes au déroulement du jeu (fiction), les premières le reconduiraient toujours aux sources des événements réels qui l'attristent pour de vrai, sans que les secondes ne puissent faire quoi que ce soit. La seule solution - le seul «divertissement» efficace, quand la raison se révèle également désarmée dans sa tentative de «rendre raison» de l'horreur advenue qui continue à nous hanter - est donc de se plonger dans une situation où aucune passion, ni de tristesse ni joie, ne peut naître. Comme les chaînes de sport diffusent un nombre invraisemblable de matchs, il est loisible de choisir ceux qui - les bien nommés - sont «sans enjeu». Non pas en eux-mêmes, car l'incertitude de la victoire est toujours en jeu, quelle que soit la rencontre, mais aux yeux de celui qui y assiste. Aussi, c'était la semaine des qualifications pour l'Euro 2016, ai-je regardé tour à tour, Hongrie-Norvège, Slovénie-Ukraine et Irlande-Bosnie - Herzégovine, je crois. Je ne me souviens pas même des résultats. Puisqu'il est impossible de néantiser la tristesse ou l'angoisse par l'enthousiasme et la joie, il faut néantiser toute passion, et, pour cela, pratiquer une sorte de «réduction phénoménologique» du football lui-même, de sorte que n'apparaisse plus que son «essence» de jeu libre, cadré et fictif, se déroulant dans un espace presque vide et un temps immobile, que seuls peuplent des fantômes en maillots de couleur différente, et qu'une balle parcourt de gauche à droite, comme dans les premiers jeux vidéo de tennis.
Quand on veut «noyer son chagrin dans l’alcool», plus on absorbe d’alcool, moins on se soucie de sa qualité, et on se fiche même de savoir quel breuvage on ingurgite. Ici, de même : vidé de passions et d’émotions, l’esprit peut ne contempler que «le jeu», les formes géométriques que sur le terrain dessinent les passes. L’ivresse s’évapore, ne reste qu’une sorte d’état de conscience assoupi. Dès lors, on ne «pense plus». A rien.
Illustration Marco Oggian




