Pour être moderne, il faut aussi revenir aux sources. Pour maîtriser le siècle qui vient, il faut comprendre le siècle qui s’en va. Ainsi, ceux qui croient, à gauche, qu’on ne construit pas le monde futur en chantant «du passé faisons table rase», liront avec profit le portrait de Léon Blum que publie Pierre Birnbaum, historien, longtemps professeur de sciences politiques, analyste subtil du socialisme, de la République et du judaïsme. Ecrit dans un style vivant, appuyé sur un travail d’archives qu’atteste la richesse des notes de bas de page, cette biographie à la fois rapide et érudite montre ce que l’itinéraire exemplaire du leader du Front populaire peut apporter aux débats contemporains.
Blum, on le sait, fut un juste du socialisme. Normalien, critique littéraire, ami de Proust, de Barrès, de Jaurès, il s’engagea tôt aux côtés des dreyfusards et apporta à la cause commune la compétence juridique et la finesse dialectique nécessaire à la défense du capitaine faussement accusé. Son compagnonnage avec Jaurès, assassiné en 1914, le porta après la Première Guerre à la tête de la SFIO, et c’est à ce titre qu’il dirigea, en 1936, le premier gouvernement socialiste de l’histoire française, promoteur de réformes qui forment encore le patrimoine commun du mouvement ouvrier. Arrêté par Vichy, il surmonta avec brio l’épreuve du procès honteux de Riom, pour être ensuite déporté à Buchenwald par les nazis qui voulaient se servir de lui comme d’une monnaie d’échange. Soutien du général de Gaulle dès l’origine, il gouverna brièvement après la Libération, avant de s’éteindre au milieu du respect de la nation en 1950.
S'il s'agissait seulement de retracer cette vie droite semée de drames et d'épreuves, les biographies classiques de Serge Berstein, d'Ilan Greilsammer ou de Jean Lacouture y suffiraient. Birnbaum met l'accent sur les paradoxes et les aspérités du personnage qui en font un héros d'aujourd'hui. On fustige mécaniquement, y compris dans le camp progressiste, la «gauche caviar» ou les «bobos», auxquels on reproche leur «bien-pensance» professée dans une situation matériellement confortable. Blum fut de ceux-là. Dandy proustien à l'orée du XXe siècle, il conjuguait un mode de vie plutôt bourgeois de haut fonctionnaire littéraire avec un engagement sans faille. Outre ses critiques de la Revue blanche et son assiduité dans les salons parisiens, il se fit connaître par un essai sulfureux sur le mariage où il réfutait les présupposés de la morale de son temps et prêchait pour une vie sexuelle libre, qui libérerait la femme de la sujétion prude en vigueur à l'époque. Comme quoi l'engagement «sociétal» n'est pas forcément contradictoire avec la foi égalitaire et sociale qu'il affichera comme émule de Jaurès et leader du socialisme français.
De la même manière, le réformisme qu'il est de bon ton de dénigrer aujourd'hui à la gauche de la gauche fut, pour lui, une raison d'être. Birnbaum cite longuement le discours historique de Blum au congrès de Tours, quand la majorité des socialistes français, se détournant des enseignements de Jaurès, se rallièrent à la IIIe Internationale de Lénine. Tout y est, de la dénonciation du dogmatisme marxiste à l'éloge de l'individu dans la République, de l'hymne à la démocratie «bourgeoise» qu'on continue de moquer aujourd'hui, jusqu'à la description clinique, plus de vingt ans avant Orwell, de la future nuit totalitaire en germe dans les premiers pas du communisme soviétique. Et pendant que les successeurs de Lénine défiguraient la cause du socialisme par la terreur et l'ineptie économique, le Blum de 1936 présidait à des avancées décisives dans l'amélioration de la condition ouvrière, qui ont survécu alors que le stalinisme s'est effondré dans l'opprobre général.
Historien des «juifs d’Etat», ces Français attachés à leur religion qui furent parmi les meilleurs soutiens de la République, Birnbaum insiste particulièrement sur le judaïsme revendiqué de Blum, qui ne l’empêche en rien de lutter de toutes ses fibres pour une démocratie universaliste et un socialisme internationaliste. Il rappelle, justement, documents effrayants à l’appui, à quel degré de violence et d’ignominie antisémite ses adversaires de droite et d’extrême droite se sont adonnés. Blum répondit toujours à ces attaques infâmes par une rigoureuse dignité, même quand il faillit y laisser sa vie, en butte à la tentative de lynchage que lui infligèrent les militants de l’Action française.
Militant sioniste dès l’origine, soutien de l’Etat d’Israël naissant, attaché, quoique peu croyant, aux traditions de sa communauté, Blum conjugua toujours son particularisme discret mais assumé avec une foi républicaine absolue. Quitte à risquer le reproche de judéocentrisme, Pierre Birnbaum éclaire, avec acuité, cette dimension parfois oubliée du chef socialiste. Au moment où le débat sur le communautarisme et la laïcité fait une nouvelle fois rage, l’exemple de Blum, juif sans complexe et républicain intransigeant, rappelle quelques vérités oubliées mais fort utiles.




