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Libération
Chronique «La cité des livres»

Le pari de Daniel Cohn-Bendit

L’écologiste et le journaliste Hervé Algalarrondo proposent de réunir gauche et droite de gouvernement afin de surmonter les peurs qui paralysent les politiques.

Publié le 06/04/2016 à 18h31

Ils ont peur. Ils ont la trouille, ils ont les foies, ils ont les chocottes, ils rasent les murs, ils tremblent et ils se voilent la face. Qui ? Les présidents de la République. Eh oui ! Ces monarques républicains parés de tous les attributs de la puissance, appuyés sur des majorités parlementaires solides, nommant un Premier ministre à leur main et un gouvernement dont ils mitonnent presque seuls la composition, passent leur vie dans la crainte du peuple. Du coup, ils ne font rien. Ou presque rien.

Jacques Chirac échaudé par les mouvements sociaux met la pédale douce à toute réforme d’envergure. Nicolas Sarkozy promet la rupture et rompt surtout avec son propre programme. François Hollande se fait élire sur le changement mais le pratique à dose homéopathique ou bien à rebours de son projet initial. Tel est le point de départ de ce livre intelligent et simple, écrit dans un style vivant par deux routiers de la vie politique, Daniel Cohn-Bendit, l’éternel trublion de l’écologie, et Hervé Algalarrondo, journaliste de gauche qui aime tant jeter des idées de droite dans le jeu de quilles progressiste.

Pourquoi cette crainte permanente, qui paralyse les meilleures volontés ? Parce que dans ce système majoritaire, les présidents n’ont pas de majorité. La montée du Front national a changé la vie politique. Nous étions en bipartisme, nous sommes en tripartisme. Et comme le FN est récusé par les deux autres forces et que l’abstention progresse, les gouvernements de gauche ou de droite sont mécaniquement minoritaires en voix. C’est le scrutin majoritaire, allié à un calendrier électoral où la présidentielle commande les législatives, qui leur assure le pouvoir. Ainsi, les gouvernements détiennent tous les leviers mais reposent sur une base politique réunissant à peine un tiers de l’électorat. Dès qu’ils s’avisent de mettre en œuvre leur programme, ils ont contre eux les deux tiers de la population. Et comme en France la rue dispose d’une légitimité plus forte qu’ailleurs, c’est la peur qui gouverne.

Comment changer cela ? En préparant une grande coalition qui rassemblerait gauche et droite de gouvernement, coupant en quelque sorte les deux bouts de l’omelette politique, droite de la droite et gauche de la gauche. Chirac aurait dû le faire en 2002, disent nos auteurs, quand il a été élu avec les voix de la gauche. Le prochain président y sera fortement incité puisque, face à Marine Le Pen, il aura été élu par des voix mélangées. A cela, deux conditions : instaurer une proportionnelle intégrale qui privera l’Assemblée de majorité absolue et obligera les partis à trouver des compromis ; en finir avec la «libéralophobie» qui affecte une grande partie de la classe politique française, qui voit dans l’adaptation à la mondialisation une menace, ou un reniement, alors que rien ne sera possible sans le rétablissement des entreprises. En reconnaissant l’utilité du secteur privé, en admettant que l’aide aux entreprises, si elle plaît aux patrons, permet aussi aux entreprises d’améliorer leur situation concurrentielle et donc d’embaucher, ce qui est in fine favorable à la classe salariale, la gauche socialiste, l’écologie réaliste et la droite libérale peuvent trouver des compromis utiles qui réformeront le pays avec l’accord d’une majorité de Français. Cette culture du compromis est largement répandue en Europe, et notamment en Allemagne, que connaît si bien Daniel Cohn-Bendit. Elle a permis aux pays qui l’ont pratiquée de procéder aux réformes nécessaires et de sortir de la spirale du recul économique et social où s’enferme la France.

Bien sûr, on peut objecter à ce scénario toutes sortes d’arguments. Le système majoritaire britannique, encore plus contraignant que celui de la France, met au pouvoir des gouvernements minoritaires dans le corps électoral sans empêcher les réformes. L’alliance de la droite et de la gauche brouille les repères et place le Front national en seule force d’opposition, qui aura beau jeu de dénoncer la coalition des «élites européistes». Les programmes de la droite, tels que nous les connaissons aujourd’hui, comportent des mesures qui rendent le compromis très difficile, sauf à la voir renoncer au cœur de son projet. Mais la thèse a le grand mérite de faire réfléchir. Si Marine Le Pen est au second tour dans la prochaine présidentielle, le Président, de droite ou de gauche, sera élu par une coalition des deux camps. Pourra-t-il se dispenser d’en tenir compte ? La question est incontournable. Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo ont le grand mérite de la regarder en face.

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