La victime est très disputée. Le concept est devenu central ces dernières décennies dans le débat politique. On le retrouve surtout dans les bouches qui réclament une justice plus sévère, des peines automatiques, dénoncent des magistrats ou la classe politique. L’historien Olivier Christin, qui a coordonné le Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, y voit «une forme de populisme judiciaire» qui consiste à se placer du côté des victimes, et non des juges, de la société ou des magistrats. Cette entrée du dictionnaire est une enquête historique et comparative qui confronte deux cas opposés : la Suisse, avec son pacifisme et sa neutralité, et la Russie, qui a eu du mal à prendre en considération ses victimes, tantôt celles du tsarisme, tantôt celles de la révolution bolchevique. «L’attention aux victimes est une chose récente, liée à l’invention de l’humanitaire, à la création des ONG ou à la fondation de la Croix-Rouge, fruits de la construction d’une opinion publique européenne où l’on se préoccupe de la souffrance des autres, mais à distance», retrace Christin. Peu à peu, l’attention aux victimes, objets de préoccupations politiques et judiciaires nouvelles, devient «un peu méprisante et condescendante» :«Le statut de victime est le résultat de stratégies de reconnaissance qui sont de longs processus, des luttes politiques, des rapports de forces. Qualifier de victimes, c’est aussi trier les gens qui souffrent. Il y a les bonnes et les mauvaises victimes. Celles qui méritent l’attention, celles qui n’en sont pas dignes, celles qu’on peut sauver, celles pour lesquelles, malheureusement, on ne peut plus rien. Puis il y a les autres, celles qui n’ont pas le droit à l’appellation de victimes, car, rétrospectivement, la cause de leur souffrance semble mauvaise», explique l’historien. Ils ont souffert, mais du mauvais côté. Comme les «Malgré-nous», ces Alsaciens incorporés de force dans l’armée allemande. Ou les populations de langue allemande incluses dans les nouveaux pays de l’Est après 1945. La notion de victime recèle de paradoxes et questionne la légitimité, l’engagement politique.
Tribune
«Victimes»
Publié le 04/07/2016 à 17h11
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