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tribune

Les responsabilités du Labour

Les instrumentalisations politiques du Parti conservateur autour du référendum sont connues. Mais c’est du côté du parti travailliste que l’on doit chercher l’une des causes historiques principales du Brexit.

Par
Olivier Esteves
Professeur des Universités, Université de Lille
Publié le 12/07/2016 à 17h11

L'actuel leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, en tant que figure de la gauche radicale, ne s'est opposé au Brexit que du bout des lèvres. Il n'y a rien de plus logique : l'Union européenne (UE) sert de repoussoir à la gauche de la gauche à travers l'Europe. De toute façon, la crédibilité du Labour auprès de l'électorat notamment populaire est plus qu'entamée depuis de longues années. Et c'est dans les raisons de ce désamour qu'on peut trouver une des causes historiques principales du Brexit. Car celui-ci est aussi imputable au Labour. Après l'élargissement de l'UE en 2004, le flux de travailleurs étrangers a été très sous-estimé par le Labour au pouvoir : un document du Home Office avait prédit qu'entre 5 000 et 13 000 d'entre eux arriveraient chaque année. Or, entre 2005 et 2010, le solde migratoire européen en Grande-Bretagne était toujours supérieur à 200 000 annuellement. Enfin, seules la Grande-Bretagne, la Suède et l'Irlande n'imposèrent pas de restrictions à l'entrée de travailleurs issus d'autres pays de l'UE. Tous ces faits liés à l'Europe ont donné de la crédibilité à l'Ukip (et même au raciste British National Party, BNP) auprès de classes ouvrières blanches fragilisées, se sentant les laissés-pour-compte (left behind) de la globalisation.

Lors des élections générales de 2010, Gordon Brown, encore Premier ministre, a échangé quelques phrases avec une électrice de Rochdale (ville ouvrière de la banlieue de Manchester), Gillian Duffy, 65 ans, militante de longue date du Labour mais déçue par la dérive ultralibérale et pro-mondialisation du parti, qui ferme les yeux, voire encourage les pratiques de dumping social liées à l'afflux d'immigrés d'Europe centrale et de l'Est. Le Premier ministre, profondément irrité, a été enregistré en disant de cette femme qu'elle était «pleine de préjugés» («a bigot») tandis que ses gardes du corps le faisaient pénétrer dans sa Jaguar rutilante. L'insulte de Brown a fait le tour du pays : elle illustre de manière criante le préjugé de classe des élites travaillistes converties au néolibéralisme depuis plusieurs décennies, et dont les électeurs actuels (classes moyennes supérieures) peuvent profiter des «plombiers polonais» alors que l'électorat ouvrier traditionnel du Labour, lui, pense que son mode de vie est directement menacé par cette immigration. L'expression de «mode de vie» est utilisée à dessein : ce n'est pas seulement la précarisation de l'emploi et le dumping social qui font peur aux ouvriers, mais c'est bien une dilution de leur identité dans une immigration encouragée par les grandes entreprises et les think tanks néolibéraux. Or, le Parti travailliste est très embarrassé dès qu'il s'agit d'évoquer cette crise d'identité, cette érosion des repères civilisationnels dans un pays où même les zones économiquement sinistrées (quartiers de Bradford ou Birmingham) ont désormais leurs épiceries polonaises. C'est aussi comme cela qu'il faut comprendre le slogan «I Want My Country Back», qui illustre une sorte d'internationalisation dangereuse et nauséabonde du Tea Party, à laquelle la gauche ne peut ni ne veut répondre.

Cette situation a ouvert un boulevard pour les partis de droite radicale, BNP mais surtout l'Ukip depuis 2010. Ce n'est pas un hasard si le BNP, à l'instar du FN qui invoque la laïcité et la figure de Jaurès, se présente comme «le parti travailliste pour lequel votaient vos grands-parents». Ce n'est pas un hasard non plus si des foules de Gillian Duffy ont voté «leave» jeudi 23 juin, ou bien ne se sont pas rendues aux urnes.

En réalité, de très nombreux immigrés (jusqu'à 90 %) paient l'impôt sur le revenu et les diverses contributions à l'aide sociale (National Insurance) mais 15 % perçoivent des aides sociales : dans bien des cas, ils ne connaissent pas leurs droits, ne comprennent pas les démarches administratives à suivre, ou sont confrontés à la barrière de la langue anglaise. Par conséquent, une partie de l'aide sociale en direction des citoyens britanniques est financée par l'immigration elle-même. En outre, une grande partie des coûts sociaux liés à l'immigration est supportée par le pays et la société d'origine : le cas de la Pologne est, à cet égard, assez emblématique, car il charrie un lot préoccupant de situations de séparations dont s'est emparée la presse depuis quelques années, en parlant - et ce n'est guère une exagération - d'une génération d'Euro-orphelins (Euro-orphans). Mais, placées en concurrence directe avec les immigrés sur le marché de l'emploi et du logement, les classes ouvrières britanniques n'entendent pas ces arguments. Et une bonne partie de l'élite travailliste, gagnante de la mondialisation dans une nouvelle lutte des classes silencieuse mais bien violente dans ses conséquences sociales, est incapable de rendre ces vérités audibles car elle vit sur une autre planète. Tous ces éléments sont cruciaux si l'on veut comprendre le vote du 23 juin.

Auteur notamment de : la Crise du multiculturalisme britannique, avec Romain Garbaye, à paraître en 2017 aux Presses de la Sorbonne Nouvelle.

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