Brexit, acte I: Londres a renoncé hier à exercer la présidence semestrielle tournante du Conseil des ministres qui aurait dû lui revenir au second semestre 2017. C’est l’Estonie qui la remplacera, en dépit des offres de service de la Belgique: Tallinn avancera simplement sa présidence de six mois. Il est aussi acquis que Londres n’activera pas l’article 50 du traité sur l’UE cette année, le gouvernement ayant omis de se préparer à cette éventualité... Une «négligence grave » selon la commission des Affaires étrangères du Parlement britannique.
L’Hebdo, un hebdomadaire suisse francophone, m’a commandé cet article (paru le 30 juin) pour éclairer le référendum du 23 juin qui a abouti au Brexit. Une plongée dans l’histoire qui permet de comprendre à quel point ce divorce était inéluctable, quasiment inscrit dans les gênes du Royaume-Uni. Bonne lecture !
1973-2016 : ci-gît le Royaume-Uni, membre
rétif de l’Union européenne. Après avoir boudé le lancement du projet communautaire
en 1950, il a décidé, le 23 juin, de se retirer d’une aventure humaine sans
équivalent dans le monde et dans l’histoire, un partage volontaire de
souverainetés entre des pays qui n’ont cessé de se faire la guerre depuis
qu’ils existent. Un échec européen ? Non, un échec britannique, une
incapacité ontologique à se penser dans un ensemble qui la dépasse, un refus
profond de se voir pour ce qu’elle est, une puissance moyenne et, peut-être bientôt
un Royaume désuni, si l’Écosse et l’Irlande du Nord font sécession. Ce
référendum en dit plus sur les failles de la Grande-Bretagne que sur celle de l’Union.
Car le mariage avec l’Europe n’a jamais été un mariage d’amour, loin de là, au
mieux une simple union d’intérêts. C’est l’histoire qui éclaire le mieux les
raisons et l’inéluctabilité du vote « leave ».
On a souvent fait de Winston Churchill l'un
des pères de la construction européenne, celui-ci ayant souhaité, en septembre
1946, à Zürich, puis en mai 1948, à La Haye, l'avènement des « États-Unis
d'Europe » autour d'une France et d'une Allemagne enfin réconciliée. Mais
il ne faut pas s'y tromper : il n'était absolument pas question dans son
esprit que le Royaume-Uni y participe ! La vocation de son pays, alors à
la tête d'un groupement d'Etats, le Commonwealth, et d'un Empire, était, en
toute simplicité, d'être l'une des puissances tutélaires de ce nouvel ensemble
continental. Il le dit très clairement à Zürich dans une partie, souvent passée
sous silence, de son célèbre discours : « la Grande-Bretagne, la
famille des peuples britanniques, la puissante Amérique, et, j'en ai confiance,
la Russie aussi – tout serait alors pour le mieux - doivent être les amis et
les soutiens de la nouvelle Europe ». En clair, il s'agit d'empêcher une
nouvelle guerre sur le continent qui impliquerait forcément les Britanniques,
mais pas de se fondre dans ces fameux « États unis d'Europe ». Tout
simplement parce que le cœur de la Grande-Bretagne n'est pas en Europe, comme
l'avait résumé Churchill à De Gaulle en juin 1944 : « chaque fois qu'il
nous faudra choisir entre l'Europe et le grand large, nous choisirons le grand
large ». De fait, pour comprendre la schizophrénie profonde que la
Grande-Bretagne entretient à l'égard de la construction communautaire, il ne
faut pas oublier que l'axe central de sa politique étrangère, et ce, au moins
depuis le XVIIe siècle, est d'empêcher l'émergence d'une puissance continentale
qui pourrait menacer ses intérêts commerciaux, Napoléon, en particulier, l'a
appris à ses dépens, auquel s'est ajouté, depuis 1945, le souci de maintenir la
paix sur le vieux continent.
Mais, entre ces deux objectifs, son cœur ne cessera jamais de balancer.
Une fois Churchill renvoyé à ses chères études, c'est la méfiance qui l'emporte
à nouveau. Une scène révélatrice se déroule en novembre
1955, au château de Val Duchesse à Bruxelles. Les six pays fondateurs de la
Communauté économique du charbon et de l'acier (CECA) s'y réunissent
régulièrement depuis le mois de juillet pour relancer l'intégration européenne
après l'échec, en 1954, de la Communauté européenne de défense. La
Grande-Bretagne, qui n'a pas voulu participer à la CECA, a néanmoins été invitée
à participer aux travaux. Elle y envoie son sous-secrétaire d'État au commerce,
tout un symbole. Mais lorsque les Six dessinent les contours des futurs traités
CEE et Euratom, Londres décide de se retirer. Les mots d'adieu de son
« délégué » sont un modèle d'aveuglement : « le futur traité
dont vous êtes en train de discuter n'a aucune chance d'être accepté ;
s'il était accepté, il n'aurait aucune chance d'être ratifié ; et s'il
était ratifié, il n'aurait aucune chance d'être appliqué ; et s'il était appliqué,
il serait totalement inacceptable par la Grande-Bretagne (…) Monsieur le
président, messieurs, au revoir et bonne chance ». Le traité de Rome fut bien signé en 1957 et
entra en vigueur en 1958. Dépitée, Londres lança en 1960 l'Association européenne
de libre échange (AELE), afin d'essayer de faire contrepoids à une CEE qui
s'avéra vite un succès économique.
Toute honte bue, empêtrée dans des difficultés
économiques de plus en plus profondes et consciente qu’un bloc continental
était en train de se constituer sans qu’elle puisse l’influencer et encore
moins le contrôler, le gouvernement conservateur de sa gracieuse majesté déposa,
en juillet 1961, une demande d’adhésion qui se heurta, à sa grande surprise, en
janvier 1963, à un véto du général de Gaulle. Pour le chef de l’État
français la Grande-Bretagne n’était que le porte-avions des intérêts
américains : « si la Grande-Bretagne entrait dans la Communauté avec
une foule d’autres Etats, la cohésion de tous ses membres n’y résisterait pas
et en définitive il apparaitrait une communauté atlantique colossale, sous
dépendance et direction américaine, et qui aurait tôt fait d’absorber la
Communauté européenne ».
En 1966, le gouvernement travailliste d’Harold
Wilson, revient à la charge, afin d’obtenir l’accès à ce marché commun qui est
bel et bien un succès. Mais, tenace, le général de Gaulle pose une seconde fois
son véto en novembre 1967, estimant qu’il valait mieux proposer à Londres un
accord d’association. Ses mots ont une curieuse résonnance aujourd’hui :
« faire entrer l’Angleterre, ce serait pour les Six donner d’avance leur
consentement à tous les artifices, délais et faux-semblants qui tendraient à
dissimuler la destruction d’un édifice qui a été bâti au prix de tant de peine
et au milieu de tant d’espoir »…
La troisième tentative a été la bonne. Sous la
pression de ses partenaires, la France de Georges Pompidou accepte l’adhésion
de Londres, cette fois demandée par les conservateurs. Effective en janvier
1973, elle est remise en cause par le travailliste… Harold Wilson, revenu au pouvoir
en février 1974 qui exige une « renégociation » des termes de
l’adhésion, notamment sur le montant de la contribution de la Grande-Bretagne
au budget communautaire et sur la Politique agricole commune. Mieux, un
référendum est convoqué sur la question (hé oui, celui du 23 juin n’était pas
le premier) et, le 5 juin 1975, les Britanniques confirment l’adhésion de leur
pays par 67,2 % de oui, la campagne –enthousiaste- des conservateurs en faveur
du « remain » étant notamment menée par une certaine Margaret
Thatcher…
On aurait pu croire que la relation à l’Europe
serait réglée une bonne fois pour toutes par cette consultation. Il n’en a rien
été. À peine devenue Première ministre, en 1979, Thatcher lança son fameux
« I want my money back », exigeant une diminution de la contribution
britannique au budget communautaire : de fait, le pays paye plus que sa
part dans la richesse de la CEE, celui-ci bénéficiant moins que ses partenaires
des retours de la PAC. Et la Grande-Bretagne de l’époque est un pays
pauvre : empêtrée dans une crise économique qui dure en fait depuis la fin
de la Seconde Guerre mondiale, le FMI a même du intervenir en 1976 pour lui éviter la faillite. C’est le début d’une
longue crise européenne (l’eurosclérose) qui ne trouve sa solution, le fameux
« chèque britannique », que lors du sommet de Fontainebleau en
juin 1984, le sommet de la relance de l’Europe, au cours duquel Jacques Delors est
nommé président de la Commission.
Pour autant, Londres ne désarme pas : l’Europe,
oui, mais uniquement celle du commerce et du libre échange. Ainsi, si elle
accepte l’achèvement rapide du marché intérieur des biens, des services et des
capitaux, et, pour ce faire, une réforme des traités (Acte Unique de 1986), ce
sera sans aucune harmonisation sociale et fiscale. Mais la Grande-Bretagne ne
peut rien contre la volonté franco-allemande de s’intégrer davantage après la
chute du mur. Le traité de Maastricht de 1991 inaugurera donc le statut spécial
du Royaume-Uni : il obtient de ne participer ni à la future monnaie unique
(même s’il est persuadé qu’elle ne verra jamais le jour), ni au peu
d’harmonisation sociale que contient ce texte. Un statut qu’elle consolidera au
fil des traités suivants (Amsterdam en 1997, Nice en 2000, Lisbonne en 2007) :
la Grande-Bretagne reste donc en dehors de Schengen, de la politique d’asile et
d’immigration, de la sécurité intérieure, de la défense, parvient à bloquer la création d’une vraie
politique étrangère européenne et last but not least obtient un traitement
spécial en matière de régulation financière et bancaire.
Son influence n’a aucunement souffert de ce
statut spécial. L’Union, non seulement a adopté la langue anglaise pour se
gouverner, mais a fait quasiment sienne l’idéologie héritée du
thatchérisme : une politique de concurrence libérale, un libre échangisme
qui fait de l’Union la zone la plus ouverte du monde (sauf en matière
agricole), un abandon de tout ce qui ressemble à une politique industrielle,
etc.. Néanmoins, aucune des concessions de ses partenaires n’a jamais réglé son
mal-être et ce quel que soit le parti au pouvoir outre-Manche : quoique
l’Union fasse, elle est toujours jugée trop réglementaire, trop
interventionniste, trop ceci, trop cela. Le Brexit n’est donc que l’acmé de ce
mal-être, de cette incapacité à trouver sa place : Londres ne peut tout
simplement pas accepter d’être une simple partie d’un ensemble qui la dépasse,
car elle cultive à la fois une notion de souveraineté qui remonte au XIXe
siècle et la nostalgie d’en Empire depuis longtemps perdu. Le drame britannique
est sans doute de ne jamais avoir été occupé depuis l’invasion de Guillaume le Conquérant
en 1066, ce qui la prive de la compréhension intime du projet européen qui est
d’éviter drames et humiliations. Le Brexit ne pouvait pas être évité, tout
simplement.
Et aucune réforme de l’Union n’aurait trouvé
grâce à ses yeux, si ce n’est un acte d’autodissolution ou, éventuellement, une
adhésion de l’Union au Royaume-Uni. Les Européens ne doivent donc pas se
tromper dans la réponse qu’ils apporteront au Brexit : c’est le moment
pour eux de retrouver leurs fondamentaux, ceux des pères fondateurs, afin de
réconcilier leurs citoyens avec une Europe devenue trop britannique à leur goût.
La réponse, en résumé, c’est s’éloigner davantage de la Grande-Bretagne. On
n’échappe pas à l’histoire.