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Chronique «Politiques»

Retour des années 30 : l’impossible déni

Comme dans l’entre-deux-guerres, la poussée du populisme en Europe déconstruit le consensus démocratique.

La chancelière allemande Angela Merkel le 8 juillet à Varsovie, en Pologne (Photo Markus Schreiber. AP)
Publié le 07/09/2016 à 18h21, mis à jour le 07/09/2016 à 18h36

Cette fois, le déni devient impossible. La cinglante défaite subie dimanche par Angela Merkel dans son propre fief du Mecklembourg - Poméranie occidentale le prouve malheureusement : un parfum tenace d’années 30, un remugle, est en train de s’abattre sur l’Europe. Un populisme xénophobe réussit une percée spectaculaire en Allemagne. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement d’extrême droite, car sur tout le Vieux Continent le populisme xénophobe n’est que le nouveau masque de l’extrême droite, surgit et s’implante. Il fera, nul n’en doute à Berlin, son entrée au Parlement fédéral l’an prochain. La générosité de Merkel à l’égard des migrants venus du Moyen-Orient s’est avérée téméraire et les événements de Cologne l’ont dramatiquement desservie.

En Allemagne, principale puissance européenne, si désireuse d’apparaître exemplaire en matière de démocratie, le drapeau noir s’agite de nouveau. Ici comme ailleurs. Car la poussée du populisme xénophobe est une réalité partout en Europe. Elle peut prendre des visages différents. En Hongrie, en Pologne, elle gouverne déjà. Dans toute l’Europe du Nord et de l’Est, même dans les vertueuses démocraties scandinaves, elle marque des points. En Italie, elle s’appelle Beppe Grillo. En France, elle se nomme évidemment Marine Le Pen. En Grande-Bretagne, elle imprègne le camp victorieux du Brexit. Partout, les mêmes sentiments affleurent : hostilité croissante contre les immigrés, offensive permanente contre l’Europe, dénonciation violente des sociaux-démocrates et des conservateurs modérés, anti-élitisme virulent, demande d’autorité et de répression, quête d’un chef charismatique, comment ne pas retrouver là les stigmates des années 30 ?

En France, l’extrême droite est devenue le premier parti et les extrémismes de gauche et de droite, dont les attaques haineuses contre les partis de gouvernement convergent, atteignent pour la première fois dans notre histoire un potentiel de 40 %. Quel que soit le président élu l’an prochain, sa base électorale sera exiguë comme jamais. Il s’agit bien, en Europe, comme en France, d’une crise de la démocratie.

A l’instar des années 30, elle est naturellement produite par une crise économique profonde et durable qui déséquilibre la société, multiplie les souffrances sociales, crée de l’angoisse, de l’amertume, du ressentiment, et parfois de la haine. C’était déjà le cas à l’époque de la Grande Dépression, même si la chronologie variait selon les pays. La crise économique constitue, cela va de soi, le terreau implacable de la crise démocratique. Qu’elle semble venue d’ailleurs, prenne des formes variables, elle alimente de surcroît les rumeurs conspirationnistes et fantasmes complotistes qui s’épanouissent sur les réseaux sociaux.

Comme toujours lorsque s’enracine ce type de crise, il faut des boucs émissaires, comme toujours les derniers immigrés sont les plus violemment dénoncés mais à cette occasion, tous les préjugés anciens, les rancœurs traditionnelles ressuscitent aussi. Le populisme xénophobe accuse les immigrés les plus récents mais réveille clivages et antagonismes, intolérance et agressivité. Il fabrique la défiance et l’animosité, fracture Français et Européens, tente de déconstruire l’Union des Vingt-Sept, la paix, le consensus démocratique. D’ailleurs, c’est logique, ne trouvent grâce à ses yeux que les régimes autoritaires despotiques. Le populisme célèbre Poutine et comprend Assad. Que la Russie réarme, s’ingère et affiche des symptômes d’expansionnisme ne l’effraie en rien. Car l’islamisme radical est là pour lui fournir l’ennemi idéal, la cible qui lui permet de se légitimer, de se respectabiliser.

Le jihadisme joue le rôle de l’URSS stalinienne des années 30 : il est le vecteur même du populisme, son accélérateur. Le populisme profite du jihadisme et le jihadisme parie sur le populisme.

Face à ce retour des années 30, on voit de nouveau des pacifistes, des munichois, des compagnons de route, des sympathisants. On voit aussi, comme avant la guerre, des gouvernements démocratiques bousculés, déconsidérés, affaiblis et accablés. On sait bien que la pression migratoire, alimentée par les guerres, la famine et la démographie, va se poursuivre. On ne doute pas que le jihadisme continuera de frapper. Mais comme dans les années 30, les gouvernements démocratiques se battent en ordre dispersé, incapables de s’unir pour résister. Devant la marée populiste, l’Union européenne ne parvient ni à se mobiliser ni à se défendre. Tétanisée, pétrifiée, impuissante.

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