Menu
Libération
Référendum

Quand Titi et Grominet s’invitent dans le référendum catalan

L'image est devenue virale : un paquebot amarré dans le port de Barcelone, ses flancs sont décorés d’une fresque gigantesque représentant Titi et Grosminet. La Warner, propriétaire de l’image du canari, s’inquiète de l’association entre répression policière et le petit oiseau jaune…

Carles Puigdemont, le 29 septembre, à Barcelone. (Photo Pierre-Philippe Marcou. AFP)
ParPaul B. Preciado
Philosophe
Publié le 29/09/2017 à 19h26

C e qui est clair, ces jours-ci, c'est qu'un jour (mais va savoir lequel exactement) la Catalogne, qui organise ce dimanche un référendum sur son indépendance, a rendez-vous avec l'histoire. Ce qui est déjà moins clair, c'est de savoir si l'histoire, avec un H majuscule, s'il vous plaît, se présentera au rendez-vous, et de quelle façon ce sera. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, l'Histoire n'est pas le résultat d'une rationalité politique articulée avec précision, mais plutôt le produit abrupt d'un enchaînement rocambolesque d'erreurs politiques. Dans son livre la Chine en dix mots, l'écrivain Yu Hua décrit la révolution chinoise comme un drame comico-gore de série B : un processus violent et chaotique alimenté de décisions stupides, de héros authentiques déchus et de héros de pacotille élevés au rang de leaders spirituels, de slogans ridicules martelés et de sottises transformées en institution. Ainsi, tandis que la famine dévorait des millions de vies, le gouvernement chantait la gloire de la nation, inventant des données de toutes pièces, décrétant par exemple que la Chine était le plus grand producteur mondial de riz et même de patates douces. La révolution, dit Yu Hua, «fut une comédie absurde, imprégnée d'idéaux romantiques. Le faux, l'exagération et les fanfaronneries étaient à l'ordre du jour».

Les hauts faits du rendez-vous de la Catalogne avec l'Histoire, on a pu les suivre tels que les relataient El País ou El Mundo, la télévision espagnole ou TV3. La loi du référendum d'autodétermination aurait été approuvée le 7 septembre sans le consensus nécessaire, utilisant une stratégie de «lecture unique», par voix rapide et sans annonce préalable : les partis indépendantistes auraient appris du Parti populaire ces méthodes d'abus de pouvoir. La coalition indépendantiste Junts pel Si et la CUP (parti catalan de la gauche radicale) inventent dans la joie la figure de l'«illégal légal». Mariano Rajoy - le président du gouvernement espagnol -, de son côté, s'élève en sauveur de l'unité nationale et criminalise tous les processus de politique autonome catalane. En se frottant les mains, et tout en pensant aux futures élections électorales, il invente la figure du «légal illégal» : arrestation et détention de 14 personnes accusées d'être impliquées dans le référendum, interdiction de tout acte public en faveur du référendum, perquisition du siège de la CUP et saisie de documents considérés comme de la propagande illégale (livres et affiches). Des pages internet sont fermées, les urnes sont surveillées comme des cocktails molotov sur le point d'être embrasés.

Il n'y a que pendant le franquisme et dans le Pays basque après la mort de Franco qu'on avait assisté à une telle escalade dans la restriction des libertés civiles et politiques. Pour parachever l'aspect burlesque de ce rendez-vous avec l'Histoire, le gouvernement loue, pour loger les milliers de policiers nationaux envoyés en Catalogne et qui devraient être déployés le 1er octobre afin d'empêcher le vote, un paquebot Moby Dada. Amarré dans le port de Barcelone, ses flancs sont décorés d'une fresque gigantesque représentant Titi et Grosminet. La Warner, propriétaire de l'image du canari, s'inquiète de l'association entre répression policière et le petit oiseau jaune… et exige qu'on dissimule Titi et Grosminet. Trop tard. L'image est devenue virale, «libérez Titi» s'est converti en trending topic et Piolin.cat est le nom de la page sur laquelle les votants «illégaux légaux» peuvent aller chercher l'adresse de leur bureau de vote.

De son côté, Carles Puigdemont, le président de la Catalogne qui porte le référendum de dimanche, ne cesse de nous offrir des pensées contradictoires tragicomiques qui rappelleraient à Yu Hua sa propre Histoire. Au cours d'un entretien télévisé, alors qu'on lui demande pourquoi il a voté en 2014 une motion contre le référendum d'autodétermination kurde, Puigdemont, qui a brusquement oublié qu'il avait voté contre, n'hésite pas à répondre qu'il était opposé au référendum kurde au motif qu'il n'avait pas été convoqué «par un gouvernement impulsant le référendum». De la même façon qu'en Chine on n'avait jamais vu pousser autant de patates douces géantes qu'en 1960…

Pour Javier Pérez Royo, professeur agrégé sévillan spécialiste de la Constitution, le centralisme du tribunal constitutionnel a conduit la Catalogne dans une impasse. Elaborée en 1978, au lendemain des ultimes années du franquisme, la Constitution espagnole se base sur un pacte territorial selon lequel la Catalogne est intégrée à l’Etat espagnol. En contrepartie, l’Etat reconnaît l’autonomie de la Catalogne, de telle façon que les décisions votées par le Parlement catalan et ratifiées par les Catalans ne peuvent être récusées. La brèche qui conduit à la situation actuelle s’est ouverte en 2006, lorsque le tribunal constitutionnel espagnol a commencé à remettre en cause l’«Estatut» (le statut d’autonomie) catalan, rompant le pacte de 1978 et laissant la Catalogne hors cadre. Débute alors une dérive qui a ouvert la porte aux fanfarons de l’Histoire. Sans aucun doute ce double processus de restriction de droits et d’insurrection a rendu possible et envisageable la remise en question de la Constitution post-franquiste : pour la première fois se présente un contexte favorable à la réécriture d’un nouveau pacte social post-monarchiste et républicain, indépendantiste, fédéraliste ou confédéraliste.

Ainsi, alors que l’Histoire somptueuse a rendez-vous avec les politiciens catalans et l’Etat espagnol, les citoyens, eux, rencontrent la micro-histoire. Ces jours-ci, en Catalogne, ce qui surprend, c’est la coopération citoyenne pour l’organisation d’un processus d’insurrection pacifique. En face du palais de justice et du commissariat, des milliers de personnes se rassemblent pour parler et pour chanter. Une vague de sons métalliques résonne dans les rues, chaque soir à 22 heures. Dans toutes les villes s’organisent des «casserolades» (chacun tape sur une casserole depuis sa fenêtre, ou sur les tables, aux terrasses) pour protester contre la détention des 14 prévenus. Accoudé au balcon d’un immeuble du quartier gothique, je prends une leçon de culture démocratique donnée par mon voisin. Quand des touristes qui occupent la terrasse du premier étage se plaignent du bruit des manifestations, le voisin du troisième répond : «Si les droits de ceux qui vivent ici ne t’intéressent pas, qu’est-ce que tu fais ici ? Cours plutôt chercher une casserole dans ta cuisine et joins-toi à nous.» C’est dans ces dialogues en marge de l’Histoire, dans ce rendez-vous avec la micro-histoire, que réside l’espoir : le référendum catalan pourrait devenir un référendum de tout le territoire espagnol, l’occasion de penser la réécriture de la Constitution et la fondation d’une nouvelle république, qui serait vraiment post-franquiste.

Cette chronique est assurée en alternance par Marcela Iacub et Paul B.Preciado.

Dans la même rubrique