Il y a un an et quelques poussières, Catastrophe, un groupe indéfini, publiait une tribune dans les colonnes de Libération (du 23 septembre 2016) intitulée «Puisque tout est fini, alors tout est permis». Très vite, le texte en forme de manifeste générationnel fait des émules. Son audience s'élargit, affole les réseaux sociaux. Sur France Inter, Etienne Daho cite le collectif parmi ses antidotes contre le vague à l'âme. Le pape de la pop à la française trouve cette bande de jeunes «touchante» et «désopilante». Cette fois, le «groupe artistique», comme il se définit lui-même, dont deux noms émergent, Pierre Jouan et Blandine Rinkel, signe un livre qui ne se veut ni un programme, ni un manifeste, ni un traité, baptisé La nuit est encore jeune (1). Défini comme «un rendez-vous donné à notre propre avenir», il conclut l'avertissement au lecteur d'une sentence énigmatique : «Tout change à chaque instant : c'est une chance.»
Catastrophe, remède au spleen ? Sans doute. «Nous sommes après la mort, et une certaine folie s'empare de nous. Pareils à des ballons déjà partis trop haut, nous ne pouvons plus redescendre : dans un ciel sans repères, nous cherchons les nouvelles couleurs. Le monde est une pâte à modeler, pas cette masse inerte et triste pour laquelle il passe. Des futurs multicolores nous attendent», écrivaient dans leur tribune inaugurale la quinzaine d'auteurs qui constituent le groupe politiquement réfractaire aux idées déclinistes des Alain Finkielkraut et autres Marcel Gauchet. Ce qu'ils proposent ? S'extirper du consumérisme et croire à nouveau au progrès moral de l'humanité, quitte à emprunter des lignes de crête et à vivre modestement. Rien de grave, a priori. Quelque chose de plutôt réjouissant.
Mais à peine le collectif se fait-il remarquer par sa tribune dans Libération qu'on lui tombe dessus. Le site Vice parle de «manifeste néo-Bisounours», la charge la plus violente vient du magazine d'actualité musicale le Drone, lequel s'emploie à dégommer le texte, sur la forme : «esthétique du bon goût» ; «désinvolture de bon aloi, qui ne frappe nulle part, ne fait mal à personne» ; «fulgurance poétique qui vise sans doute un absolu rimbaldien mais qui tombe en plein Fauve». Sur le fond aussi rien ne surnage : «situationnisme de pacotille» ; «contenu cruellement conformiste» ; «absence d'imagination». Le plus dur étant sûrement l'accusation «d'appropriation d'une véritable misère sociale qui dépasse quant à elle la soudaine découverte du RSA».
«Futurs multicolores»
Dans la foulée, Catastrophe s'offre un droit de réponse via le site du magazine Gonzaï, «pour désamorcer un procès d'intention». Déplorant la «mauvaise foi flagrante» de la critique, la mise au point écarte tout malentendu sans la moindre rancune, comme désolée face à tant d'acrimonie envers ceux qui osent encore espérer. «Nous sommes au plus proche de ce que nous disons, nous parlons de nos vies, persiste Catastrophe. Pas la moindre trace d'ironie dans le texte. Oui, nous allons travailler à des futurs multicolores et oui, un certain bricolage et le risque d'une certaine précarité seront nécessaires pour qu'ils émergent.»
Un an après ces échanges acides, la troupe d'auteurs positifs débarque donc en librairie avec son premier essai, La nuit est encore jeune. Sur 200 pages et 66 chapitres, ses membres confirment leur vision d'un monde plein d'espoir. Ils s'expliquent aussi. La catastrophe peut être annonciatrice de nouvelles chances de vivre «lorsqu'elle s'extrait du nihilisme noir de Hollywood, la fin d'un monde offre un éventail de visions pour le suivant. De là à l'infini, une syllabe qui fait défaut à nos pensées contemporaines inhibées par les fantômes d'avant et la peur de ce qui s'effondre». Tout reste à inventer pour Catastrophe, qui déteste l'obsession pour la redite et l'idéologie naphtaline.
En quête
Ces trentenaires (ils ne le sont pas tous) en quête de nouveaux récits font leurs les traits d'esprit de Blaise Pascal, de Jean Cocteau ou de Patrick Boucheron. La leçon inaugurale au Collège de France de l'historien français le plus bankable du moment a fait mouche : «Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s'y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s'affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l'expérience et méprise l'enfance. "Etonner la catastrophe", disait Victor Hugo ou, avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture.» Catastrophe reprend, à la volée, la recommandation de l'historien : «De même que ce qui vient peut s'imaginer autrement, ce qui est venu peut se percevoir différemment. Certains parlent des futurs inachevés du passé. Une méthode cubiste, c'est ce que prônent les historiens en quête de récits où se décentre le regard, où se décloisonnent les perceptions, où se rouvrent les potentiels de temps», écrivent ainsi les auteurs à la première personne du pluriel.
Cette fois, la signature collective et le «nous» dissimulent à peine l’anonymat puisque les signataires de l’ouvrage sont mentionnés à la page des crédits. Dans la vingtaine de signatures, on trouve Marc Aurèle, empereur romain et philosophe décédé, le musicien Bertrand Burgalat parfaitement vivant, Jérôme & Albin ou le collectif Ascidiacea. Un affichage qui les distingue du Comité invisible, lequel avance toujours masqué et dont le projet insurrectionnaliste est assez éloigné.
«Embryons»
On n'apprendra toutefois pas grand-chose de ces noctambules, jouisseurs des temps modernes. Simplement qu'ils sont chercheur à l'université, comédien ou comédienne, musicien, metteur en scène mais pas que, employé de banque aussi, ou bien ancien salarié d'une entreprise non identifiée. «Nous sommes indépendants, multitâches et bricoleurs», résument-ils. «Candides mais pas naïfs», ils n'ont pas les certitudes du militantisme actif. Sans doute la politique est-elle un domaine un peu trop pragmatique pour ces oiseaux de nuit, qui opposent l'infiniment petit et fragile à l'immensité du global. «Parions sur le minuscule. Partons du détail et de là, rejoignons le reste. Refusons l'arrogance d'une idée à dire tout le réel. Misons sur les intuitions qui naissent, les embryons qui tout le temps émergent», peut-on lire dans leur ouvrage.
Si Catastrophe porte une révolte, elle se tourne contre l'indifférence et le sarcasme contemporain. La nuit est encore jeune se veut une réponse à tous ceux qui prétendent que la jeunesse d'aujourd'hui connaît un «Mai 68 inversé», favorable au retour du vieux monde. Simplement, plutôt que de remâcher la vieille bataille des vieilles idées éclairantes, les auteurs préfèrent mettre à nu les nuances et le désordre pour recréer un horizon sans fin. C'est le pari, en somme, des nouvelles générations dont l'accès au monde ne dépend plus de leurs aînés. Ces derniers, que diront-ils d'ailleurs ? «On croit déjà savoir», ou «on sait», ou «on a déjà vu». Peu importe, Catastrophe ne les attendra pas.
(1) La nuit est encore jeune, Catastrophe, Pauvert-Editions Fayard, 200 pp., 18 €.
photo Yann Rabanier




