«Je sortais d’un séminaire quand ça a commencé».
Pendant les semaines qui suivent, la voix revient, racontant tout ce qu’Eleanor
fait : «Elle va à la bibliothèque», «Elle va à un cours»… La
voix, «étrangement amicale et rassurante» fait vite partie de son
quotidien. Eleanor n’y prête pas vraiment garde. Mais elle commet l’erreur d’en
parler à une amie, horrifiée, qui lui conseille de voir un médecin.
Le cercle infernal du diagnostic médical
«Le fait que les gens normaux n'entendent pas de
voix, alors que moi j'en entendais, signifiait que quelque chose n'allait
vraiment pas. […] On m'a adressée à un psychiatre, qui lui aussi a adopté une
vision très négative de la voix, et a interprété par conséquent tout ce que je
disais à travers le prisme d'une folie latente. […] C'est à ce stade que les
événements ont commencé à me dépasser rapidement. Une admission à l'hôpital
s'en est suivi, la première d'une longue série, le diagnostic de schizophrénie
est venu ensuite, et puis, pire que tout, un sentiment toxique et torturant de
désespoir.» Encouragée à voir la voix comme une ennemie, Eleanor essaye de
la faire taire. La voix, par réaction, se multiplie, devient hostile,
persécutrice… Deux ans plus tard, Eleanor –traitée comme malade délirante,
droguée aux psychotropes et poursuivie par des voix devenues terrifiantes– essaye de se faire un
trou dans la tête.
Et si les voix venaient du passé ?
Et si les voix étaient une stratégie de survie ? Ou
une réaction saine à un traumatisme ancien ? Enfant, elle a vécu une agression
sexuelle. Au cours des années qui suivent, Eleanor apprend à dialoguer avec ses
voix plutôt qu’à se battre contre elles, réalisant «que les voix les plus
hostiles et les plus agressives représentaient en fait les parties de moi qui
avaient été le plus profondément blessées, et en tant que telles, c’était ces
voix qui avaient besoin qu’on leur manifeste le plus de compassion.»
Revenant à la psychiatrie mais cette fois en tant que chercheuse, Eleanor
reprend ses études. Dix ans après l’apparition de la voix, elle obtient le plus
haut grade en psychologie que l’Université ait jamais donné. «En fait, l’une
des voix m’a réellement dicté les réponses pendant l’examen, ce qui pourrait
techniquement compter pour de la triche», dit-elle lors d’une conférence Ted, à l’issue de laquelle elle annonce faire partie d’Intervoice,
l’organisation des entendeurs de voix. Le mouvement des entendeurs de voix
«La plupart des spécialistes pensent que les voix
sont dues à des facteurs génétiques et biochimiques, et ne les
envisagent jamais comme des réponses pleines de sens à certains événements de
la vie. Bien que moins d’1 % de la population soit diagnostiquée comme
«entendant des voix», des enquêtes internationales […] montrent qu’une personne
sur huit a déjà expérimenté une hallucination
auditive au moins une fois dans sa vie.» En février 2017,
John Read professeur de psychologie clinique à Londres signe un article (sur le
site académique The Conversation) intitulé : «Entendre des voix, plus
fréquent qu’on ne croit». Il affirme avoir lui-même entendu une voix. Le
jour qui a suivi la mort d’un de ses amis dans un accident de voiture, John
Read a entendu cet ami lui parler : «mon premier réflexe a été de penser que
je devenais fou. Et puis, je me suis rendu compte qu’il était simplement venu
me dire au revoir, et que le fait que ce soit le fruit de mon imagination avait
peu d’importance.» Que disent vos voix ?
D’après John Read, le cas le plus courant
d’hallucination auditive suit d’ailleurs la mort d’un être proche : «la
plupart des personnes âgées de plus de 60 ans qui perdent leur partenaire
de vie l’entendent peu de temps après sa disparition. Les
voix négatives, quant à elles, sont souvent associées à des événements
difficiles. Quatre études menées sur des adultes soignés pour une maladie
mentale ont prouvé qu’au moins la moitié des voix qu’entendent les personnes
qui ont été maltraitées ou abusées sexuellement sont en lien avec leur
agression.» Au regard de ces données, il serait peut-être temps
d’interpréter les voix non pas comme les symptômes de la schizophrénie, mais
comme des messagers. Reste à décrypter leur message. Que disent les voix ? Et
sur quel ton ? Leur prêter une oreille, c’est déjà s’accorder à soi-même le
droit d’exister. .