Le nourrisson et le placenta possèdent le même matériel génétique. Ils sont tous les deux issus de la même cellule fécondée lors de la conception. Ils ont vécu ensemble pendant plusieurs mois, reliés par le cordon ombilical. «Le placenta, c'est comme un doudou pour le bébé, dit Magali. Quelque chose de rassurant, toujours près de lui dans le ventre.» Sur le plan symbolique, il lui semble important de «maintenir ce lien» vivant. Comme on est en hiver, impossible de creuser un trou suffisamment profond. Elle a donc mis le placenta dans le freezer. Quand viendra le printemps, avec son mari, elle ira acheter un jeune arbre dans une pépinière puis ils mettront le placenta en terre afin qu'il nourrisse les racines de l'arbre et que celui-ci croisse à l'image de la petite Isa. Quel arbre choisiront-ils ? «Ce sera un sapin, dit Magali, car dans le calendrier celte, le sapin correspond à la date de naissance d'Isa.» Sur Internet, ce genre de calendrier circule beaucoup, mais avec des arbres parfois différents : reconstitués ou imaginés au XXe siècle par des chercheurs plus ou moins fiables, ces calendriers n'ont qu'une valeur métaphorique. Peu importe l'arbre, pourvu qu'il ait du sens. Ce qui compte, avant tout, c'est l'arbre.
«Pour moi c'est une évidence, explique Magali. Le placenta, tu trouveras des photos sur internet sans doute mais ce qu'il représente… c'est flagrant.» Magali n'en dit pas plus. Il faut le voir pour comprendre : le placenta est un disque ovale de 15 à 20 cm de diamètre, de 2 centimètres d'épaisseur qui présente l'aspect inouï d'un arbre, ramifié de veines rouges. Cet organe vital est appelé «oeuf de vie» par certaines, «Yggdrasil (arbre de vie)» par d'autres. De fait, les nervures qui le traversent sont si belles qu'il existe maintenant au Canada la coutume d'en faire une empreinte sur papier, appelée «arbre de vie», juste après la naissance de l'enfant, afin d'en conserver la trace. Les mères placent cette empreinte au-dessus du berceau. Comme l'empreinte est faite de sang, et qu'elle a tendance à pâlir, certaines artistes en infographie –comme Fannie Bellemare-Larivière, par exemple– scannent l'empreinte puis la retouchent afin d'en fournir une version plus durable. La similitude entre le placenta et l'arbre est d'ailleurs telle qu'à Montreal (au Québec), dans le cadre du programme "Un enfant-un arbre", les parents ont la possibilité d'obtenir un arbre à planter après la naissance de leur nouveau-né. Le formulaire de demande doit être transmis dans les 3 ans suivant la naissance.
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Aussi étonnant que cela puisse paraître, en Chine, aux Etats-Unis et au Canada, certaines mères –imitant les chattes qui dévorent leur placenta– font cuire l'organe comme une tranche de foie… ça a le même goût paraît-il. D'autres l'ingèrent en smoothie, mélangé à des fruits et du yaourt. Jennifer Aniston, Kim Kardashian et Victoria Beckham l'auraient fait, pour se prémunir du baby blues, entre autres. «L'absorption du placenta permettrait à la femme de récupérer des protéines, du fer, des vitamines, des hormones et d'autres oligoéléments. La placentophagie apporterait des bénéfices pour l'allaitement, réduirait les douleurs des tranchées et diminuerait les risques de dépression post-partum», explique Jocelyne Gaudy, qui préconise l'ingestion en gélule : réduit à l'état de poudre, puis encapsulé, le placenta est certainement plus facile «à avaler». En Suisse et en Allemagne, des laboratoires comme HomeoSwiss ou Mentop Pharma proposent d'autres services : si vous leur envoyez un bout du placenta (de la taille d'un ongle) avec quelques gouttes de sang ombilical, ils réalisent pour environ 150 euros une «isothérapie placentaire en préparation magistrale» : dans les 4 semaines qui suivent votre envoi, vous recevez par retour de courrier une boîte de 5 flacons contenant chacun une réserve de granules homéopathiques (2).
Chaque flacon porte une étiquette : D6, D8, D12… La boîte est fournie avec une liste des maux à traiter : acné du nouveau-né ou exanthème (D6), douleurs dentaires, rhume, coliques ou muguet (D8), croûtes de lait (D12), troubles du sommeil (D20)… La mère peut prendre des granulés pour améliorer les qualités nutritives de son lait s'il est trop dilué (D6) ou pour soulager ses douleurs menstruelles (D12). Les granules peuvent aussi aider la cicatrisation des petites blessures (D8)… La posologie est soigneusement indiquée. Il y a pas de limite d'âge pour l'utilisation des granules. Magali, qui a reçu sa boîte, n'a pas encore eu le temps d'un tester l'efficacité, mais pour elle, certainement, oui, ça marche. Etant donné qu'il s'agit d'homéopathie, les autorités en France sont plus que méfiantes. En 2012, la Direction Générale de la santé publie une circulaire qui condamne fermement la pratique du recyclage placentaire en gélules ou en granules : «Ces activités sont illégales et ceux qui les pratiquent sont passibles de sanctions pénales.» Motif invoqué : le code de la santé publique prévoit «que le don de cellules du sang de cordon et du sang placentaire ne peut être qu'un don anonyme, gratuit et solidaire (c'est-à-dire non pour soi ou ses enfants mais pour la collectivité toute entière).» Autrement dit : votre placenta et votre cordon ombilical ne vous appartiennent pas. Ils sont la propriété de l'Etat, et tant pis pour la valeur symbolique, poétique, spirituelle ou affective de ces organes.
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POUR EN SAVOIR PLUS : «L'écoféminisme peut-il sauver la terre?» / «Une bénédiction mondiale de l'utérus?» / «Pourquoi avons-nous besoin de la grande déesse?»
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NOTES
(1) La maison de naissance s'appelle Grange rouge, à Grens.
(2) 5 flacons de granulés, pour un total de 10gr et 1 flacon de 10ml de teinture mère.
Merci à Magali et Greg.




