Ne sommes-nous pas tous des dormeurs, rêvant debout, croyant être «éveillés» ? Citant Spinoza, Bernard Lahire se moque : «Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; car cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. Leur idée de la liberté consiste donc en ceci qu'ils ne connaissent aucune cause à leur action. Ils disent certes que les actions humaines dépendent de la volonté, mais ce sont là des mots et ils n'ont aucune idée qui leur corresponde. (2)» Les propos de Spinoza sont confirmés par d'innombrables études : «l'être humain ne peut en aucun cas être réduit à un sujet souverain, conscient, intentionnel, maître absolu de ses décisions, de ses pensées et de ses actes, transparent à lui‐même, etc.», explique le sociologue qui s'appuie, entre autres, sur ce que les chercheurs ont appelé l'«effet‐cocktail». Dans une salle bondée, bruyante, nous avons souvent l'impression d'un brouhaha ambiant : seuls nos propos sont audibles. Le reste relève du bruit de fond… Pourtant, si quelqu'un dans la salle prononce notre prénom, nous le captons immédiatement. Cela signifie que nous percevons souvent les choses sans le savoir, mais nous les sélectionnons.
De même, les parents se réveillent la nuit quand ils entendent leur bébé pleurer. Le système de la perception est sélectif. Nous percevons beaucoup de choses de façon «subliminale» (choses qui modifient nos comportements à notre insu) et nous n'en prenons que rarement conscience. «On peut rapprocher ce genre de perceptions des "petites perceptions" de Leibniz, qu'Ellenberger considère dans son Histoire de la découverte de l'inconscient comme le premier théoricien de l'inconscient (3)», explique Bernard Lahire. Nous sommes influencés, et doublement : d'abord par ce que nous percevons en permanence sans le savoir, ensuite par ce que nous avons intériorisé au cours de notre vie sans nous en rendre compte. La plupart des individus qui se croient doués d'une «conscience réflexive», c'est-à-dire d'un jugement leur permettant d'effectuer des choix en toute autonomie ont en effet «oublié» que ces choix sont en général déterminés par un ensemble de choses enregistrées depuis la petite enfance et qui relèvent du non-dit. La mère qui s'inquiète lorsque l'enfant s'éloigne ou qui s'énerve lorsque l'enfant pose une question à laquelle elle ne peut pas répondre communique "implicitement" une "règle" : "Ne ne quitte pas / ne me surpasse pas ou je souffre." Les parents, bien sûr, nieront ces choses car eux-mêmes reproduisent des comportements qui ont été intériorisés, sans l'aide des mots.
Les enfants qui deviennent des adultes sont «porteurs de schémas d'expériences, de schèmes interactionnels, affectifs, perceptifs, évaluatifs, etc., dont ils ignorent l'existence et qui n'ont été voulus consciemment par personne», résume Bernard Lahire qui parle d'habitus (4). Le fait que la plupart de nos actes, nos perceptions, nos représentations et nos jugements de goût soient déterminés par des expériences dont nous n'avons pas forcément souvenir, encore moins conscience, n'est d'ailleurs pas sans poser problème aux «amoureux de la liberté» : pour ces défenseurs du cartésianisme, le «sujet» exerce une activité de conscience réflexive, toute‐puissante. Il est maître de soi et du monde. Dans les faits, pourtant, il faut bien se rendre à l'évidence : nos processus psychiques sont pour la plupart non-conscients ou non-intentionnels. Des flux de pensée nous traversent bien malgré nous ; des émotions nous submergent, hors-contrôle. Dès 1899, «le neurologue Sigmund Exner, contemporain et collègue de Freud à Vienne, écrivait que "nous ne devrions pas dire 'je pense', 'je ressens', mais plutôt 'ça pense en moi', 'ça ressent en moi'", une bonne vingtaine d'années avant que Freud ne publie sa célèbre distinction entre le ça, le moi et le sur‐moi (Das Ich und das Es, 1923). (5)»
Savons-nous la nuit des choses qui restent incompréhensibles le jour ?
L'idée que l'humain ne soit pas constamment un «sujet souverain» scandalise la plupart des penseurs de l'époque. Quand cette idée s'impose en Occident, l'inconscient fait figure de repoussoir : «on considéra la partie inconsciente de nos pensées comme la partie "sauvage", stupide, inférieure», explique Bernard Lahire. C'est probablement pour cette raison que Freud lui-même, qui défendait courageusement cette idée novatrice, associa l'inconscient aux désirs refoulés. A sa suite, la plupart des chercheurs continuèrent de faire le lien entre l'inconscient et les pulsions obscures ou le «repos de la volonté», opposant de façon tranchée «une situation sans "moi", dans laquelle nous plongerait le sommeil, à des situations éveillées au sein desquelles un "moi" volontaire piloterait l'ensemble de nos comportements et de nos pensées». Il serait temps d'en finir avec le système de distinction entre le «ça» et le «moi», suggère Bernard Lahire qui cite cette hypothèse d'Alfred Adler en 1933 : «L'homme sait plus qu'il ne comprend (6). Est‐ce que son savoir n'est pas éveillé pendant le rêve alors que sa compréhension dort ?»
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A LIRE : L'Interprétation sociologique des rêves, de Bernard Lahire, éd. la Découverte, 2018.
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(1) Stanislas Dehaene et Lionel Naccache, « Toward a cognitive neuroscience of consciousness : basic evidence and a workspace framework », Cognition, n°79, 2001, p. 1‐37.
Lionel Naccache, Le Nouvel Inconscient. Freud, le Christophe Colomb des neurosciences, éd. Odile Jacob, Paris, 2009, p. 229.
(2) Baruch Spinoza, Éthique (1677), traduit par R. Misrahi, Éditions de l'éclat, Paris, 2005.
(3) Ellenberger Henri F., Histoire de la découverte de l'inconscient, traduit de l'anglais par Joseph Feisthauer, éd. Fayard, Paris, 1994.
(4) Pierre Bourdieu, Esquisse d'une théorie de la pratique, Librairie Droz, Genève, 1972, p. 179.
(5) Stanislas Dehaene, Le Code de la conscience, éd. Odile Jacob, Paris, 2014,p. 75.
(6) Alfred Adler, Le Sens de la vie. Étude de psychologie individuelle (1933), tradut de l'allemand par le Dr. H. Schaffer en 1950, Éditions Payot, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1968.




