Questions à Hilary Jones, Associate Professor d'Histoire à la Florida International University (Etats-Unis). Elle est l'auteure de The Métis of Senegal (Indiana University Press, 2013). (See English version below).
Depuis le début du XVIIIe siècle période pendant laquelle des sociétés commerciales françaises ont établi des postes commerciaux en Sénégambie jusqu'au début de l'expansion coloniale dans les années 1850, des personnes d'ascendance raciale mixte ont servi d'intermédiaires pour les Français dans le commerce et les relations diplomatiques avec les élites dirigeantes. Certaines familles qui remontent à l'ère du mercantilisme français au Sénégal sont connues aujourd'hui parce qu'elles constituaient ce que les historiens ont appelé la première bourgeoisie ou population européenne qui aspirait à un statut économique et social semblable à celui de la classe moyenne métropolitaine. À la fin du XVIIIe siècle, les hommes métis ont joué un rôle intermédiaire et profité d'un accès exclusif au commerce de la gomme arabique qui se déroulait dans des dépôts (appelés escales) sur le fleuve Sénégal. Au cours de la saison commerciale, les maisons de commerce métis conduisaient le commerce en amont des entreprises exportatrices européennes situées à Saint Louis, port important à l'embouchure du fleuve Sénégal au bord de l'Atlantique. Certains individus devinrent très riches grâce au commerce intermédiaire jusqu'à ce qu'une crise économique dans les années 1830 entraîne des pertes importantes et poussa l'administration à lever les tarifs protectionnistes qui excluaient les commerçants africains du commerce d'exportation. À partir de cette période, le commerce intermédiaire fut ouvert à une plus grande concurrence.
Dans les années 1850, les jeunes hommes de ces familles afro-européennes ont choisi de servir dans l'armée, en tant que soldats ou officiers de marine. Par exemple, Louis Descemet s'est formé à Saint-Cyr, l'école militaire fondée par Napoléon Bonaparte. Il devint l'assistant du général Louis Faidherbe, l'architecte de la domination française au Sénégal avant de quitter l'administration pour se lancer dans les affaires. Dans les années 1870, il dirigea l'un des partis politiques les plus importants dans la politique locale. Comme je l'ai montré dans mes recherches, les moyens de subsistance de la plupart des familles métisses ont considérablement changé après 1850 en raison de l'expansion du colonialisme français et de la nature changeante de l'économie coloniale. Dans la dernière moitié du XIXe siècle, les familles les plus en vue se sont tournées vers les professions libérales. Les jeunes hommes sont entrés en faculté de droit ou en médecine. La France divisa la colonie sénégalaise en deux : d'un côté, quatre communes régies par la loi française, de l'autre la vaste population de l'intérieur soumise aux directives du bureau des affaires politiques. Au début de la IIIe République, les métis ont tiré parti de leur position dans la colonie pour exercer un contrôle sur le conseil municipal, le Conseil général et le poste de député du Sénégal. Alors que certains travaillaient pour faire avancer les intérêts impériaux, d'autres utilisaient les institutions pour remettre en question et affronter activement les abus du pouvoir officiel. Leur influence dans la politique, cependant, a pris fin lorsque Blaise Diagne a remporté l'élection à la Chambre des Députés, brisant le monopole des métis et des métropolitains sur les élections locales. Néanmoins, ce moment historique a donné lieu à une tradition d'engagement des métis dans la vie politique du pays.
Tous les exemples que je vous ai donnés se réfèrent au rôle que les hommes d'ascendance raciale mixte ont joué dans le Sénégal colonial. Comme les documents historiques mettent l'accent sur le rôle joué par les hommes, les femmes sont souvent exclues. Il est important de reconnaître que les femmes africaines étaient les ancêtres de ces familles. Elles sont à l'origine des foyers créés avec des hommes européens pendant la période du commerce mercantile. Bien que nous connaissions peu leurs origines, nous savons que les femmes des villes atlantiques du Sénégal possédaient la majorité des bateaux et des esclaves qu'elles louaient aux entreprises pour le commerce en amont et les travaux publics dans les villes. Les filles métisses de ces familles furent parmi les premières à fréquenter les écoles de filles dirigées par l'ordre des sœurs de Saint Joseph de Cluny. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les femmes métisses occupaient des emplois dans la bureaucratie coloniale en tant que bibliothécaires et enseignantes, faisaient progresser l'entreprise familiale et, en tant que veuves, géraient les biens de leurs maris décédés.
Fait intéressant, les personnes d'ascendance raciale mixte au Sénégal colonial ne s'appelaient pas eux-mêmes « métis » ou « métisse ». Le mot « métis » est utilisé pour catégoriser ce que nous identifions aujourd'hui comme « bi-racial » ou « multiracial » [NdT : aux États-Unis]. Comme le souligne la chercheuse Emmanuelle Saada, même le statut légal des métis (« citoyen » ou « sujet » ?) reste un concept ambigu et tendu dans l'empire français du XXe siècle. Pour les besoins de mon étude, j'ai fait des recherches sur ceux qui revendiquaient une ascendance multiraciale remontant à l'ère du mercantilisme français et de la traite négrière transatlantique. Dans ce cas, ce petit groupe de familles a atteint le sommet de son influence politique, économique et sociale dans les années 1920. Après l'indépendance en 1960, certains quittèrent le Sénégal et s'installèrent définitivement en France, se mêlant à la population métropolitaine. D'autres sont restés au Sénégal, se mêlant à la population africaine tandis que d'autres ont conservé leur position socio-économique et raciale distinctive. Certains descendants de familles métisses occupaient des postes dans le gouvernement de Léopold Senghor. Annette Mbaye d'Erneville est devenue la première femme journaliste du Sénégal, Marie-José Crespin a siégé à la Cour suprême du Sénégal, Madeleine Devès Senghor en tant que haut-fonctionnaire a travaillé comme inspecteur du travail et de la sécurité sociale et Sylvain Sankale est docteur en droit, auteur et critique d'art. Aujourd'hui, on trouve des descendants de ces familles dans pratiquement tous les aspects de la société sénégalaise, du droit à l'architecture et aux arts, en passant par la médecine, la religion et les affaires. Il est vrai, cependant, que les familles de la génération du XIXe et du début du XXe siècle sont moins nombreuses et n'exercent plus l'influence politique et économique d'autrefois.
---
Suivez-nous sur notre page Facebook.
---
From the early 1700s when French mercantile companies established trade posts in Senegambia to the beginning of colonial expansion in the 1850s, people of mixed racial ancestry served as go-betweens for the French in commerce and in diplomatic relations with ruling elites of the interior states. Certain families who trace their ancestry to the era of French mercantilism in Senegal are known to us because they constituted what historians have referred to as the first European bourgeoisie or population who aspired to and achieved an economic and social status that resembled the metropolitan middle class. In the late 18th century, métis men capitalized on exclusive access to the intermediary trade in gum Arabic that took place in depots (called escales) on the Senegal River. During the trade season, métis trade houses conducted the up-river trade for European export firms located in Saint Louis, a major port at the mouth of the Senegal River and the Atlantic. Some individuals became quite wealthy from the intermediary trade until an economic crisis in the 1830s resulted in major losses and the administration lifted the protectionist tariffs that excluded African traders from entering the export trade opening the intermediary trade to greater competition.
Interestingly, people of mixed-racial ancestry in colonial Senegal did not call themselves métis/métisse at the time. The word métis is used to categorize what we identify today as bi-racial or multi-racial. As the scholar Emmanuelle Saada points out even the legal status of métis people (citizen or subject?) remained an ambiguous and a fraught concept within French empire of the twentieth century. For the purposes of my study, I researched those who claimed a multi-racial ancestry going back to the era of French mercantilism and the transatlantic slave trade. In that case, this small group of families reached the apex of their political, economic, and social influence by the 1920s. After independence in 1960, some left Senegal and moved permanently to France, mixing in with the metropolitan population. Others remained in Senegal, mixing in with the African population while others maintained their distinctive socio-economic and racial position. Some descendants of métis families filled positions in Leopold Senghor's government. Others like Annette Mbaye d'Erneville became Senegal's first woman journalist, Marie-Jose Crespin served on Senegal's Supreme Court, Madeliene Devès Senghor was an «inspecteur du travail et de la sécurité sociale» and Sylvain Sankale (Phd in Law) was an author and art critique. Today, one finds descendants of these families in practically all aspects of Senegalese society from law, to architecture and the arts, medicine, religion, and business. It is true, however, that the families of the generation of the nineteenth and early twentieth century are fewer in number and do not exercise the influence over politics and the economy that they once did.




