Toutes sortes d'autres expériences sont proposées aux visiteurs. Le festival Numerik Games se veut un lieu d'exploration. «Il y a une haine du corps en Occident dont les univers numériques sont en partie tributaires, explique Marc Atallah, l'organisateur de Numerik Games. A l'heure actuelle, nous caressons plus souvent notre smartphone que notre partenaire. Sédentarisés, hyper-connectés, nous ne mobilisons plus que nos capacités cérébrales, en laissant le corps de côté.» Ce corps organique, nous le voyons tantôt comme une machine imparfaite, tantôt comme un animal pulsionnel. D'un côté, il faut l'alimenter et l'entretenir, pour qu'il dure plus longtemps. D'un autre côté, il faut lui fournir sa dose de plaisir : la chair a ses exigences. Et pour le reste ? Rien. «La fonction désirante, ça prend trop de temps», résume Marc Atallah, qui cite volontiers «Homo silicium ou la haine du corps», un article publié par David Le Breton. Dans cet article, le socio-anthropologue s'inquiète de l'usage des casques VR ou même du simple surf sur Internet : «La "navigation" sur le Net ou l'immersion dans la réalité virtuelle donnent aux internautes le sentiment d'être rivé à un corps encombrant et inutile, qu'il faut nourrir, soigner, entretenir, etc., alors que la vie serait si heureuse sans ces tracas.»
«C'est pour ça que j'ai créé Numerik Games, explique Marc Atallah : parce que ça sent la transpiration, parce que les gens font des choses à plusieurs. L'idée du festival c'était d'offrir au grand public une autre perception de la cyberculture, pour ouvrir les perspectives de développement. S'il y avait moyen d'amener les gens à réfléchir sur des usages alternatifs des technologies, des usages qui nous réconcilieraient avec notre corps, ce serait bien.» Marc Atallah appelle cela le «défi» du XXIe siècle. «A l'heure actuelle, le défi (version sécularisée du salut) qui est le nôtre, c'est retrouver son rapport au corps, sans sombrer dans l'ornière de l'anti-scientisme.» Les technologies peuvent certainement être repensées, revues et corrigées, dit-il, afin d'en finir avec l'idéal pernicieux du transhumanisme qui prétend nous «libérer» du biologique. «J'ai créé Numerik Games pour que les gens reprennent conscience que leurs émotions sont d'origine corporelles. Une des animations, baptisée "Temple Jedi", consiste à affronter ses peurs avec un casque de VR. Une des épreuves, c'est garder les mains posées sur une table alors que des araignées numériques vous grimpent sur les doigts. Les gens craquent au bout de 10 secondes. Ils ont beau savoir que les araignées n'existent pas…»
Danser sous des géants avec des femmes virtuelles
Ils ont beau savoir, les candidats Jedi sentent physiquement les araignées grimper le long de leur bras… Toutes sortes d'autres animations confrontent les visiteurs à des perturbations similaires. VR_I, par exemple, est une pièce virtuelle dans laquelle cinq spectateurs, immergés ensemble, deviennent partie prenante d'une chorégraphie avec des êtres virtuels (les danseurs de la compagnie Gilles Jobin). Des géants évoluent autour d'eux et l'échelle du monde change. Qu'est-ce que ça fait d'être une fourmi ? Comment danser avec un fantôme ? Une autre animation –HEIG-VD– permet d'explorer en VR le système solaire depuis le toit d'un bâtiment la nuit, puis d'atterrir «en douceur sur un transat orbital et de profiter du point de vue pour admirer les étoiles». Qu'est-ce que ça fait de revenir sur terre ? Il y a aussi la Magic Holobox, pour se dédoubler ; Dark Mirror pour s'immerger dans de la musique ; Just Dance night pour synchroniser ses mouvements avec ceux d'avatars du jeu Just Dance. Il y a enfin la Silent «Tron» Disco, une sorte de rave party en silence où des centaines de gens pourront danser, un casque vissé aux oreilles, sur trois canaux musicaux différents… Les gens portant des casques rouges seront synchronisés sur des vibrations communes, partageant physiquement le même espace que les gens portant des casques bleus ou verts qui danseront sur des rythmes totalement différents : est-ce que les corps s'accorderont malgré tout ?
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A LIRE : Disparaître de soi. Une tentation contemporaine, de David Le Breton, Éditions Métailié, 2015
Le Posthumain, Marc Atallah et Frederic Jaccaud, éd. ACRUSF, 2017.
L'Adieu au corps, de David Le Breton, Éditions Métailié, 2013.
Pouvoir des jeux vidéos, ouvrage collectif, Maison d'Ailleurs (dirigé par Marc Atallah), Infolio, 2014.




