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Libération
Chronique «Philosophiques»

Vices privés, vertus publiques

Sous les auspices du sémillant et si raisonnable Stéphane Bern, on propose au joueur de loto de mettre sa passion au service du bien commun, en l’occurrence la sauvegarde du patrimoine. Pour sauver des châteaux qu’ils n’habiteront jamais ?

Stéphane Bern pose avec des tickets de la «loterie du patrimoine» devant l'Elysée, à Paris, le 31 mai 2018 (AFP)
ParMichaël Fœssel
professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique
Publié le 13/09/2018 à 17h06, mis à jour le 13/09/2018 à 17h23

Les bureaux de tabac, surtout lorsqu’ils servent aussi de l’alcool, sont devenus des repères du vice. Plus encore que les sex-shops, en voie de disparition, ils incarnent des lieux où l’on ne se rend plus qu’avec une certaine honte. Avant d’acheter son paquet de «Fumer tue» ou de «Nuit à vos proches», il faut avoir parcouru du regard tous les messages qui rappellent que, pour notre santé et celle des autres, nous ne devrions pas être là. Un peu à côté des cigarettes, se trouvent les tickets de la Française des jeux. Là encore, on trouve des pancartes qui stipulent que le loto est un jeu dangereux, à pratiquer avec modération et seulement une fois passé l’âge de sa majorité.

C’est peut-être pour atténuer cette expérience paradoxale où les clients payent pour tomber malades ou pour se ruiner que le gouvernement a imaginé récemment de redorer le blason moral des buralistes. La cigarette étant considérée comme un objet irrécupérable, c’est vers les jeux de hasard qu’il a tourné sa bienveillance.

Sous les auspices du sémillant et tellement raisonnable Stéphane Bern, on propose désormais au joueur de mettre sa passion au service du bien commun. Plutôt que d’être reversés directement à l’Etat qui en usera à sa guise, les bénéfices de ce nouveau jeu de grattage seront affectés à la préservation et à la rénovation du patrimoine. A côté des mises en garde traditionnelles sur les excès de la loterie, on trouve sur le ticket la photo d’un monument qui profitera de la passion mauvaise du joueur.

Par définition le patrimoine est en «péril». Il semble donc naturel d’utiliser tous les moyens disponibles pour le sauver. Que la patrimonialisation de la France semble à certains un peu trop avancée, que beaucoup de Français aient déjà le sentiment de vivre dans un immense musée ne change rien à l’affaire. La préservation du patrimoine est devenue un impératif catégorique au même titre que l’innovation qui semble pourtant la contredire.

Le loto du patrimoine exploite la thèse qui veut que les vices privés se trouvent à l'origine de la vertu publique. Avec la Fable des abeilles imaginée par Mandeville au début du XVIIIe siècle, la croyance selon laquelle l'égoïsme de chacun mène au bien de tous est devenue presque inséparable de la pensée libérale. Selon cette doctrine, la morale individuelle n'entraîne que des contraintes et des empêchements à agir. Seule la recherche de son intérêt égoïste (dans notre exemple : l'espoir plus ou moins rationnel de devenir millionnaire en grattant un ticket) pousse les individus à l'action. Il se trouve qu'il fonde aussi l'ordre social. Certes, les vices privés ne sont pas beaux à voir. Mais le moraliste soucieux d'économie doit apprendre à regarder le tout plutôt que la partie. Pour que la ruche fonctionne dans l'harmonie, il faut que chaque abeille ne tende qu'à la réalisation de son désir (la guerrière guerroie, la butineuse butine) sans se soucier le moins du monde de celui des autres.

L’idée selon laquelle les vices privés font la vertu publique a été forgée à une époque où, du fait de l’influence du christianisme, l’usure, la finance et la passion de s’enrichir étaient considérées comme des défauts de la pire espèce. Nous n’en sommes plus là depuis longtemps. La théorie libérale est devenue plus fade (et certainement moins crédible) depuis qu’elle assimile le désir d’enrichissement à une vertu privée qui mène naturellement au bien public. C’est le point de départ de la théorie du ruissellement ou de l’image du «premier de cordée». Ces politiques sont beaucoup pratiquées sans que personne n’y croie vraiment. Elles sont trop belles pour être vraies.

Le loto du patrimoine nous rappelle au contraire ce qu’il y a de sombre et d’ironique dans les conceptions utilitaristes. Il n’est pas bien vu de perdre son argent au jeu, d’autant que les amateurs de loterie appartiennent majoritairement aux classes populaires, et que le loto du patrimoine est onéreux (15 euros). Les châteaux que les joueurs n’habiteront jamais (sauf peut-être les rarissimes gagnants) seront néanmoins sauvés par leur vice. La déception quasi universelle qui suit le grattage se consolera dans le sentiment d’avoir bien mérité de la patrie. Il ne reste plus qu’à espérer que les passionnés du jeu se ruineront à sauver les ruines.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.

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