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Chronique «si j'ai bien compris…»

La justice selon bibi

A-t-on vraiment besoin de magistrats pour régler nos propres affaires ? Y a-t-il une loi obligeant d’envoyer son linge sale à la laverie ?

A picture taken on May 19, 2015 at Rennes' courthouse shows a statue of the goddess of Justice balancing the scales. AFP PHOTO / DAMIEN MEYER / AFP PHOTO / DAMIEN MEYER (Photo Damien Meyer. AFP)
Publié le 02/11/2018 à 19h16

Si j’ai bien compris, justice bien ordonnée ne commencerait pas par soi-même. Faire justice soi-même, ce serait le comble de l’iniquité. La justice, ce serait toujours aux autres de s’en charger. Au moins, si on s’en occupait soi, on serait sûr qu’elle ne serait pas aveugle, notre justice. Les circonstances atténuantes, l’intime conviction, on saurait dénicher ça comme personne. On serait capable mieux que quiconque d’expliquer comment on en est arrivé là et de démêler l’écheveau des responsabilités. Ça y irait, les sursis. La surpopulation des prisons ne serait plus qu’un souvenir et les surveillants passeraient aux trente-deux heures à la satisfaction générale. Il y aurait de la conciliation dans l’air, on trouverait toujours le moyen de négocier entre soi et soi. Qui mieux qu’Emmanuel Macron pourrait régler pour le mieux et le plus juste le sort d’Alexandre Benalla ? Qui mieux que Jean-Luc Mélenchon, celui de La France insoumise et de son financement ? Qui mieux que Nicolas Sarkozy, le cas de Paul Bismuth ? Qui mieux que François Fillon, celui de sa propre épouse et de leurs enfants ? On décrie les êtres qui sont juges et parties : est-ce à dire qu’on veut des juges qui s’en fichent, des affaires sur lesquelles ils ont à statuer, qui sont juges avant tout et que les parties aillent au diable ?

Il est vrai que, habituellement, quand on parle de faire justice soi-même, on a plus en tête une répression sanglante qu’un doux laxisme réparateur. C’est la grande affaire de la loi du talion, si mal considérée, et qui ferait le plus grand tort aux tribunaux démocratiques. On imagine toutes les nuisances que pourraient causer les sans-dents et les aveugles si «œil pour œil et dent pour dent» était généralisé. Cependant, il n’est pas interdit de voir la loi du talion comme un modèle de clémence. «Ça me fait une belle jambe, de crever l’œil de cet abruti.» Quoi, alors que tout va pour le mieux, qu’on ne demande rien à personne, quelqu’un surgit qui vous crève l’œil et sa seule punition serait qu’on lui rende la pareille ? Et ce serait d’une cruauté indicible ? Il est vrai que faire justice soi-même, de ce point de vue, serait injuste pour les plus forts qui ne pourraient pas profiter de leur puissance pour massacrer ceux qui ont commencé. D’un autre côté, c’est le principe de la justice de prétendre protéger les faibles qui en sont réduits à devoir faire appel à elle alors que, pour les forts, la justice est une notion de moindre importance et dans laquelle ils investissent moins, moralement parlant. Cette volonté permanente de justice a un goût amer pour les plus forts.

D’ailleurs, si ce discrédit ne s’était pas attaché depuis toujours à la justice qu’on ferait soi-même plutôt que de s’en décharger sur le premier venu, on n’aurait pas fait un fromage d’une pomme et on jouirait de rapports plus légers avec la culpabilité. C’est ce que doivent penser tous ces prêtres qui font venir à eux un peu trop près des petits adolescents et pour qui les indulgences sont toujours à la mode. Il est vrai que la loi du talion se révèle d’un usage très délicat dans les affaires sexuelles. Si j’ai bien compris, pour la justice aussi, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

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