Enfin, ils ont des noms. La télé n'en pouvait plus. Il fallait leur donner des noms, montrer des visages, faire sonner des voix, de belles voix des fins de mois difficiles, claires et nettes dans leur détresse. Ces noms, on sent que Pujadas, en introduction de cette Grande Explication sur LCI, s'est donné la peine de les apprendre par cœur. Il les énonce un par un. Ingrid Levavasseur, aide-soignante. Maxime Nicolle, intérimaire dans les transports («concrètement qu'est-ce que ça veut dire ?») Marine Charrette-Labadie, serveuse en Corrèze. Fabrice Schlegel, chef d'entreprise, incollable sur les taxes, les aides, les dispositifs, les sous-amendements. Jacline Mouraud, hypnothérapeute. Eric Drouet, chauffeur routier. Il s'est donné tant de peine qu'il trébuche sur Valenciennes, qu'il situe dans le Morbihan, mais ce n'est pas grave. Le dispositif ressemble aux émissions de campagne présidentielle, avec panel livré clés en main par un sondeur, chaque panéliste incarnant un «problème», une «question», sauf que ça n'a plus rien à voir. Le panel a envahi les ronds-points. Le panel a débordé. Si Pujadas se plante sur un nom, il sera pendu demain matin en effigie aux barrages, il devient le symbole vivant des journalistes menteurs, manipulés, vendus. Il le sait. C'est un vieux routier.
Et tout s’incarne. Ingrid Levavasseur, celle qui ne peut plus payer de baskets à ses enfants. Marine Charrette-Labadie, celle qui, de rage, a serré dans sa main la lettre lui annonçant son interdiction bancaire. Jacline Mouraud, l’hypnothérapeute, celle de la vidéo aux 11 millions de vues, qui fréquente l’Amap et mange végétarien. Maxime Nicolle, celui qui plante son regard dans les yeux de la ministre, et lui demande combien elle gagne. Pas un ministre en général. Ce qu’elle gagne, elle. Elle, en vrai.
La ministre, justement. En face de ces êtres humains, la macronie sait qu’elle joue gros. Elle a donc délégué ses visages les plus humains. Certes pas les huiles. Les huiles se sont courageusement défilées, sous-entend Pujadas. Alors qui ? D’abord les femmes, pardi. La sous-ministre de l’Ecologie, Emmanuelle Wargon, qui se lance en freestyle dans l’esquisse surréaliste d’un système d’aides à la conversion à l’achat d’une voiture propre. Certes, chère madame, vous allez payer des traites. Alors, il faudrait que vos économies d’essence couvrent ces traites à l’euro près. On devrait pouvoir y arriver. On en discute avec les banques. Avec les constructeurs. Ça ne tient pas debout, mais elle n’a rien d’autre dans sa musette, alors elle se lance, et advienne que pourra, réincarnation de ce sapeur Camember, qui creusait des trous pour boucher les trous. Elle sait bien qu’en face on va lui renvoyer sa trouvaille d’énarque à la figure, créer des aides, et ensuite créer des impôts pour financer les aides, et ainsi de suite. Ce qui ne manque pas. Elle a fait ce qu’elle a pu.
Voici une autre femme, députée LREM de l’Essonne, Amélie de Montchalin. «J’ai des enfants du même âge que les vôtres», dit-elle à Ingrid Levavasseur. Et même, ce sont des jumeaux. Elle aimerait tant copiner avec Ingrid, Amélie. Peut-être qu’on pourrait se voir, de temps en temps ? Les enfants pourraient peut-être jouer ensemble ? D’accord, de son côté, elle peut leur payer autant de baskets qu’elle veut, personne n’est parfait. Mais Amélie de Montchalin a un joker : une maman infirmière, qui bien des soirs est rentrée découragée à la maison. Tiens, un homme : le ministre des Relations avec le Parlement, Marc Fesneau, qui, dans un village de 700 habitants du Loir-et-Cher, a réussi à faire rouvrir une boucherie et une épicerie. On sent que, question humanité, pieds dans la glaise et tchatche de vrais gens, la macronie a envoyé le haut du panier. Y a-t-il quelqu’un qui ait une maman infirmière, et qui soit libre ce soir ?
A cette ébauche d’échange entre gens de bonne volonté, à ce joyeux foutoir façon Polac, tous égaux, appelez-moi donc Emmanuelle, on se laisserait presque avoir. Sauf que les absents sautent aux yeux. Les absents ? La vraie macronie, tiens, les premiers de cordée, absents, invisibles, terrés quelque part, à attendre que l’orage passe. On ne verra ni le PDG de Total ni ceux de toutes les banques qui investissent encore dans les énergies fossiles. On ne verra pas les exemptés de l’ISF, ce fameux 1 % d’ultrariches, grand gagnant des deux premiers budgets Macron. Visiblement, LCI ne les a même pas invités.




