Il existe des moments dans la vie où quand vous
dites «Non», vous n’avez surtout pas envie que l’autre vous prenne au mot. «Le
sadomasochisme est l’exemple le plus banal de cas où le fait de dire “Non”
contribue à renforcer le caractère sexuel d’une situation», explique
l’anthropologue Don Kulick. Dans un article intitulé «No» (publié en 2003 dans la revue Language
& Communication), le chercheur suédois s’attache à montrer que le mot
«Non» n’est pas en soi suffisant pour marquer qu’on souhaite faire cesser
quelque chose… Dans le cadre du SM, il faut trouver un autre mot. Quand le SM, ce n’est plus du «jeu»
«Les manuels de SM font fréquemment allusion à ce
qu’ils appellent un safeword. C’est un mot ou une phrase décidée à
l’avance, avant le début d’une séance sexuelle, pour marquer son arrêt au cas
où l’un des deux souhaite stopper une pratique. La chose la plus importante à
savoir concernant le choix du safeword c’est qu’il exclut d’emblée le
mot “Non”». Pourquoi ? En guise d’explication, Don Kulick s’amuse à citer
un dialogue d’un manuel SM américain datant de 2001 (The New bottoming Book), ce qui donne l’échange suivant
: Top [supérieur] : «Il me semble que tu
mérites une bonne fessée à la brosse à cheveux, petite pute.
Bottom [inférieur] : «Non ! Je vous en prie ! Pas la brosse à cheveux !»
Le manuel ajoute que, «le Top
ne dispose d’aucune indication claire quant aux sentiments réels de la personne
dominée.» C’est-à-dire que la «proie» peut très bien s’ennuyer mortellement
(ce qui est compréhensible). Ou, au contraire, éprouver une très forte
excitation (sait-on jamais). Ou traverser une crise de peur panique à l’idée
d’être fessée avec la brosse à cheveux (ça arrive). Le manuel conclut : «La
raison pour laquelle nous avons besoin d’un safeword c’est que nous
faisons souvent semblant de ne pas vouloir subir les choses merveilleuses qui
nous sont faites et que nous n’hésitons jamais à crier “Non, non, non,
non”, raison pour laquelle le safeword ne doit surtout pas être
“Non”.»
A la recherche d’un Safeword adéquat
Effectivement, ce serait dommage que la personne
dominante arrête au premier «Non», sous prétexte d’éthique. Un autre manuel (Consensual Sadomasochism, 1996), cité par Don Kulick, précise «Si une
personne dominée n’avait qu’à dire “Stop” pour mettre fin à une scène sexuelle,
l’illusion que la personne dominante possède le contrôle absolu serait mise en
danger.» Traduction : il importe que les supplications, les cris et même
les larmes de la personne dominée ne soient pas prises en compte comme des
motifs suffisants pour arrêter une séance, car ces cris et ces larmes font
partie du scénario. La mise en scène implique qu’il y ait véritablement de la
douleur, de la souffrance et des franchissements de limite. Autrement, ce ne
serait plus du SM mais un théâtre bouffon dénué de tout enjeu. Sans aller
aussi loin, Don Kulick se contente prudemment d’expliquer que le mot «Non» chez
les sadomasochistes pourrait se traduire «Encore» ou «Oh oui, c’est bon».
Comment faire, dans ce cas, pour signaler un vrai refus ? Etant donné qu’on ne
peut pas dire «Non», on choisit un mot bizarre : «Certains manuels
recommandent des mots discordants comme “Radis” ou “Cornichon” ou bien des mots
qui évoquent les feux de circulation : “Jaune” signifiera “Plus doucement” et
“Rouge” signifiera “Stop”.» Mayday, Fraise, Rouge, Radis, Cornichon ?
En France, l'expression Safeword est traduite
«Mot d'arrêt» ou «Mot d'alerte». Dans son Dictionnaire du SM (publié en 2016
aux éditions La Musardine), Gala Fur –célèbre dominatrice parisienne,
réalisatrice de documentaire et auteure– définit ainsi le «Mot d'arrêt» : «L'une
des règles du BDSM est de choisir un mot qui mettra immédiatement fin à un jeu
ou à une pratique lorsque la personne soumise le prononcera haut et fort, en
particulier s'il s'agit d'un jeu à risque (edgeplay). Les Anglo-Saxons
utilisent souvent le mot de détresse des marins «mayday», mais on peut
employer «stop», «fraise», «rouge» comme dans Cinquante Nuances de Grey
ou tout autre mot d'alerte convenu entre les partenaires.» Gala Fur prône
l'usage des règles de sécurité. Et tant pis pour le ridicule. Prononcer le mot
«fraise» en plein milieu d'une séance de cul vaut mieux que finir aux urgences.
Mais Gala Fur a aussi tout à fait conscience que beaucoup de pratiquants (en
France) refusent le ridicule et dénoncent ce qu'ils appellent «le tout
sécuritaire» : «rebelles à cette nouvelle norme, [ils] confessent ne pas employer
de mot d'arrêt, affirmant que leur-s partenaire-s et eux-mêmes sont
suffisamment responsables pour s'en passer», résume Gala Fur.
Le SM comme du ski hors-pistes
Pourquoi refusent-ils les ceintures de sécurité ?
Certains répondent que «les safewords, c’est bon pour les débutants.
Quand on se connaît bien, on sait à quel moment s’arrêter : les cris ne sont
plus les mêmes, ni les mouvements du corps.»
Par ailleurs, se moquent-ils, le safeword ne sert souvent à rien :
comment mettre fin à une séance de SM avec une cagoule sur la tête ? Un bâillon
dans la bouche ? Le mot d’arrêt est insuffisant.
Sans compter qu'il existe des
soumis dangereux ou des esclaves folles qui pratiquent le SM des cîmes et
refusent d'écouter leur corps : ils et elles repoussent les limites. C'est au Top de deviner quand la mesure est
pleine.
Il y a, à l’inverse, des soumis douillets et des esclaves appelées
«smart-ass» qui prennent plaisir à prendre en faute leur Top en geignant pour
une écorchure avec une sorte de plaisir sadique : troubler le jeu les amuse.
Ils-elles veulent que le Top les mette au pas, leur impose sa loi. Si on leur
donnait un safeword, ils s’en serviraient à tout bout de champ.
«Une maîtresse,
c'est Hitchcock, en jarretelles»
C'est probablement la raison pour laquelle certaines
dominatrices professionnelles refusent, elles aussi, d'employer un mot
d'alerte. Dans son Dictionnaire du SM, Gala Fur cite notamment Maîtresse
Françoise : «Lorsqu'ils arrivaient avec des programmes
écrits, je les déchirais. Je préférais les découvrir par des questions
indirectes. Je refusais les mots d'arrêt. Hitchcock arrêterait-il de faire peur
si vous le lui demandiez ? Eh bien une maîtresse, c'est Hitchcock, en
jarretelles, la queue rentrée.» (Françoise Maîtresse, Annick Foucault). Se
soumettre implique une part de renoncement. Et même si, bien sûr, le jeu
implique deux adultes consentants, ainsi que des accords conclus au préalable,
la «proie» reste une proie. Même si elle prononce un mot d'alerte, il est
probable que le-la Top n'arrêtera pas dans la seconde, mais marquera –pour la
forme– deux ou trois traits supplémentaires afin de mettre les choses au point.
Qui c'est qui dirige ici ?
A LIRE : «No», de Don Kulick, dans: Language
& Communication, 23, 2003, p. 139-151.
CET ARTICLE FAIT PARTIE D'UN DOSSIER EN TROIS PARTIES : «Pourquoi dire Non: pour exciter le mâle ?» ; «Un gay vous drague: que faites-vous ?» ; «Pourquoi certain-es soumis-es crient Cornichon»