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Chroniques Ré/Jouissances

Jouer le quinté perdant de la gauche

Explication d’un impossible vote fantasmé pour les cinq têtes de liste de gauche aux européennes malgré la division qui règne et les sondages qui plongent.

Publié le 13/05/2019 à 19h16

J’ai enfin arrêté mon vote pour le scrutin européen. Devant l’abondance de biens qui nuit gravement à l’avenir de la gauche, j’ai choisi de ne pas choisir. Je vais voter pour les cinq listes qui, grosso modo, couci-couça, cahin-caha, à vue de nez et au doigt mouillé, correspondent à mes attentes de toujours, à mes convictions de longtemps et à mes espoirs de plus en plus fanés.

Glucksmann, Hamon, Brossat, Aubry, Jadot… Je vais cueillir le trèfle à cinq feuilles et bourrer l’urne de ces cinq bulletins. Je vais les réunir en une seule enveloppe afin de faire jouer en cœur ce quintetaux tonalités cousines comme d’autres organisent des parties carrées. Il s’agit aussi, je l’avoue, de marabouter l’accord impossible à trouver et de rapprocher ceux qui s’entendent comme chiens et chats et se feulent dessus en tigres de papier.

Je suis bien conscient que tout ça n’a aucune chance d’être comptabilisé. Et j’admets volontiers que cette solution est d’un ridicule achevé, sinon d’une pusillanimité gamine. Mais j’ai du mal à renoncer à l’idée de l’union des gauches. Car la dilution de l’offre n’a pas multiplié les soutiens citoyens, bien au contraire.

Programmes communs. A regarder de loin les propositions des uns et des autres, je ne vois qu'une morne plaine de similitudes. L'écologie verdit jusqu'aux sourcils des plus fronceurs de nez. La mimique est plus ou moins décroissante, plus ou moins environnementaliste, plus ou moins punitive, mais chacun crie haro sur le carbone, les pesticides et les perturbateurs endocriniens. En économie, aussi, c'est à qui mobilisera la finance pour entamer la transition durable. Et émergent chez tous des notions de salaire minimum européen et de protectionnisme aux frontières de l'union. Question migrants, personne n'élève de herse, ni de barbelés. Il n'y a que sur les institutions et les traités que s'entrechoquent réformisme conciliant et rupture tempétueuse, mais pour la bonne cause d'une Europe plus sociale, plus protectrice et moins libérale.

Hormis les esbroufes d’estrades, les postures de parade et les chiffrages en rage, je ne vois pas ce qui distingue PS, PCF et Génération·s. Si des clivages demeurent avec EE-LV et LFI, les accommodements raisonnables sont à portée en quelques brasses.

Perso, je me soucie plus que la moyenne de revenu universel, de taxe sur les robots ou de développement Nord-Sud et je me méfie de la criminalisation généralisée de l’humanité en ses excès. Malgré tout, je pourrais signer au bas de la majorité des parchemins du quinté… perdant.

Sentimentalité renouvelée. L'offre politique tient désormais du télé-crochet avec renouvellement accéléré des cadres et compression des éléments biographiques. Au début, j'ai fait comme tout bon consommateur de chair fraîche candidate. Je me suis ému que Raphaël G. évoque sa dette envers son père, philosophe très anticommuniste, en exhibant un moellon du mur de Berlin. Ça m'a amusé que Benoît H. ait fréquenté une boîte de nuit que je connais à Brest et ait été barman à La Forêt-Fouesnant (Finistère). J'ai apprécié que Manon A. ait fait ses armes dans une ONG qui tirait sans sommation contre l'évasion fiscale. Je me suis demandé qui pouvait bien être cette Mme X., éditrice et compagne de Yannick J. qui est une conseillère écoutée par ce fan de Bashung. Et j'ai réalisé que j'aurais bien parlé littérature avec Ian B., normalien et agrégé, histoire de voir ce que cache sa houppe grisée à la Tintin.

Inutilité affective. Mais à mesure qu'avance la campagne et que tombent bien bas les sondages, je perçois l'inutilité de l'attachement à la personnalité de ces figures aussi agréables que périssables. Les nouveaux venus sollicitent l'attention comme s'ils étaient encore tout gluants de placenta affectif. R. Glucksmann a la fragilité incertaine qui plaît aux dames embuées. M. Aubry est une boule d'énergie qui pétille sans horripiler, ce qui n'est pas toujours simple. I. Brossat étonne par son aplomb gourmé et ses manchettes de karatéka bien boutonnées.

Les déjà déniaisés, les déjà abimés ont plus de mal à percer les défenses liées à l’accoutumance qui durcit en accéléré. Y. Jadot a parfois des remontées de col, telle une cigogne atteinte de hoquet. Et B. Hamon, en crooner convivial, semble avoir épuisé son crédit avant d’avoir pu investir.

Malheureusement, il suffit de consulter les chiffres pour déplumer les cœurs d’artichaut et les assaisonner de fiel. LFI, 8-9 %, EE-LV, 7-8 %, PS-Place publique, 5-6 %, Génération·s 3-4 %, PCF 2-3 % ou approchant. Le désastre est annoncé et la bérézina glacée. Alors, autant reconstituer symboliquement dans l’isoloir une impossible alliance.

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