L'ouverture de la procréation
médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes est la mesure phare du projet de loi de bioéthique. La disposition comme le texte dans sa globalité représentent un enjeu politique et symbolique fort pour une majorité
«En Marche» en quête d'indices tendant à illustrer et à démontrer un «progressisme» revendiqué, mais toujours indéfini.
L’article 1er du projet de loi qui élargit la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes célibataires a déjà été votée par la commission spéciale de l’Assemblée nationale, avant d’être examiné en séance à partir de mardi. Or, l’Académie
nationale de médecine vient de rendre un avis officiel tendant à mettre en
garde contre la PMA sans père : « la
conception délibérée d’un enfant privé de père constitue une rupture
anthropologique majeure » et n’est « pas
sans risques » pour son « développement
psychologique » et son « épanouissement
». Même si elle reconnaît que son rôle n’est pas de « donner un avis » sur une
« mesure sociétale », la position exprimée
par l’Académie est sous-tendue par une conception de l’institution familiale et donc de la société. Si l’avis de l’Académie « reconnaît la légitimité du désir de maternité chez toute femme quelle
que soit sa situation », il estime aussi qu’« il faut aussi au titre de la même égalité des droits tenir compte du
droit de tout enfant à avoir un père et une mère dans la mesure du possible
». La posture réactionnaire – au sens littéral du terme – est assumée en ces termes :
« de plus en plus malmenée par les
évolutions sociétales, la figure du père reste pourtant fondatrice pour la
personnalité de l’enfant comme le rappellent des pédopsychiatres, pédiatres et
psychologues ».
Quoi qu’on pense de cet avis,
il a le mérite de rappeler que la bioéthique n’est pas une matière neutre. Le
corps humain représente en effet un objet et un enjeu de pouvoir. Le «
biopouvoir »[1] – néologisme utilisé par Michel Foucault pour identifier
l’exercice du pouvoir sur la vie des individus et des populations – renvoie
précisément à cette idée d’emprise du pouvoir politique sur le corps et la vie
des individus, « une politique qui fait de l’espèce humaine l’objet d’une
stratégie générale de domination »[2]. Derrière les règles et normes relatives
au corps humain (son hygiène, sa santé, sa contraception, etc.) se cachent des
enjeux de contrôle de la population et de la vie elle-même témoignant d’une
extension du domaine du pouvoir. L’État et sa loi n’y est d’ailleurs pas le
seul acteur : outre des experts (médecins, chercheurs, psychanalystes, etc.),
des puissances économiques (entreprises, parfois multinationales issues des
bioindustries) et autres groupes de pression (organisations confessionnelles,
associations paramédicales, associations de patients, etc.) sont mobilisés.
A la veille du débat
dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, l’avis vient rappeler l’absence de consensus général autour
du principe de l’extension de la PMA. Une impression confortée par les débats qui ont animés la commission spéciale de l’Assemblée nationale et autres cercles de
militants et d’experts. la dynamique n’en reste pas favorable à l’évolution du droit en la matière. Les Français se montrent d’ailleurs de plus en plus ouverts sur le sujet. En témoignent les dernières enquêtes d’opinion. Ainsi, selon une enquête BVA pour Orange* publiée mardi 23 juillet dernier, les sondés se déclarent majoritairement favorables à la PMA, que ce soit pour les femmes
seules (65%) ou les couples de femmes (61%). qui peut s’avérer trompeuse, car le débat de société n’a pas encore vraiment eu lieu. Mis à part la société ne s’est pas véritablement saisie des enjeux du
projet de loi bioéthique. Certes, en l’état, le contenu
des 32
articles de ce texte est particulièrement technique. Il n’empêche, derrière
l’élargissement de la PMA à toutes les femmes, c’est une conception de l’égalité,
de la famille et de la société humaine qui se fait jour. Celle-ci mérite ainsi un
débat démocratique digne de ce nom, c’est-à-dire ouvert et pluraliste, loin de toute volonté ou stratégie d’hystérisation, des arguments d’autorité.
* BVA - Orange, publié le mardi 23 juillet 2019.
«
La bioéthique en question »
- Débat
le mercredi 25 septembre à 18h30 -
Librairie
philosophique J. Vrin - 6, place de la Sorbonne.
-
Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l'Université Paris
Ouest Nanterre La Défense, directrice du CREDOF (Centre de recherches et études
sur les droits fondamentaux).
-
Dominique Folscheid, professeur émérite de philosophie morale à l'Université de
Marne-la-Vallée, co-directeur du département de recherche éthique et
biomédicale du collège des Bernardins.
Modération
par Béligh Nabli, Maître de conférences HDR en droit public et cofondateur du
collectif Chronik (@Chronikfr).
Entrée
libre.
Photo JOSEP LAGO. AFP