S i j’ai bien compris, l’opinion publique est une traînée toujours prête à passer de l’un à l’autre et que chacun ambitionne cependant de séduire. Et, en même temps, elle n’aime pas trop que ça change. Elle veut choisir son protecteur. Si on lui propose un meilleur partage des richesses, ma foi, elle n’est pas contre. Il lui semble que, malgré ses compétences macroniennes, le Président, en moins de trois ans, n’est pas encore parvenu à instaurer dans tout le pays une justice si merveilleuse que toute modification de quoi que ce soit ne puisse aboutir qu’à une inégalité. D’une façon générale, il apparaît qu’Emmanuel Macron n’a pas opinion sur rue. Il voudrait une opinion constructive, de même que le pouvoir en place a toujours tendance à estimer faire face à une opposition systématique - et non pas, comme il aimerait, bienveillante, douce, aidante, compréhensive, de lait et de miel. Eh bien, Emmanuel Macron, qui tire gloire d’être en opposition systématique avec l’opinion publique, souhaiterait, sous le sapin de l’Elysée, une opinion publique de Noël : ô grand Laurent Berger, n’oublie pas mes petits souliers. En attendant, il y a un problème de vitesse qui passe mal entre En marche avant et En marche arrière, au risque d’aller dans le décor, ou de rester droit dans le mur, comme dirait Alain Juppé.
On a beau être opinion publique, on n’en est pas moins femme, et homme. On aime être traitée comme une personne, et grande si possible, à ce qu’on manifeste un vrai intérêt à notre égard, et pas juste quand on a besoin de nous. On attend de l’opinion publique qu’elle bascule, tels des indécis avant le moment fatal de l’élection. L’opinion publique est là pour vociférer : «Là, vraiment, ils exagèrent», mais tant que tout le monde ne s’est pas mis d’accord sur «ils», gouvernement et syndicats ont l’espoir que ce soit les autres qui trinquent. Si on souhaite avoir l’opinion publique dans son camp, il faut ne pas le dire avant comme un dragueur lourd si ce n’est un harceleur. Mieux vaut lui sourire, lui lancer un mot gentil, lui faire un compliment, montrer qu’on comprend ses petits soucis. Ou croit-on qu’elle veut qu’on la prenne sans chichis, à l’ancienne ? Si elle cède, l’opinion publique, elle perd tout ça, sa capacité à faire monter les enchères, à profiter de ce moment qu’il ne tient qu’à elle de faire durer, ce dernier moment de séduction. D’autant qu’elle a un fâcheux penchant à se lasser, c’est sa véritable inclination. L’opinion publique est prête à dire aux grévistes «Vous nous emmerdez (mais on vous aime)» si elle est sûre que le gouvernement maintiendra sa réforme quoi qu’il advienne, de même qu’elle est prête à dire au gouvernement «Vous nous emmerdez (et on ne vous aime pas)» si elle est persuadée que les grévistes ne céderont jamais rien. Mais si le gouvernement, avec son fameux sens tactique, dit tout haut à l’opinion publique «Vous êtes l’arbitre, on fera comme vous voudrez», il ne se promet pas des lendemains enchanteurs.
Au demeurant, dans la situation internationale actuelle, on peut pour le coup considérer qu’elle est privilégiée, l’opinion publique française, qu’on trouve des gens pour s’intéresser à ce qu’elle pense ou ressent. Il y a beaucoup de pays où l’opinion publique nationale et internationale est prise avec moins de gants. Ce qui, somme toute, donne une responsabilité supplémentaire à l’opinion publique française. Et, si j’ai bien compris, cette liberté d’opinion, de grève, d’emmerder le monde pour son bien, ça fait partie des acquis qu’on n’est pas prêts à sacrifier.
Prochaine chronique le 4 janvier.




