Avec cet ouvrage, Eric Fottorino n'échappera sûrement pas à l'accusation d'être un dinosaure du journalisme. Lui-même s'en amuse dans ces pages, se rangeant ironiquement parmi les «anciens combattants» : défendre en 2020 la nécessité de la presse écrite, c'est-à-dire imprimée sur papier, contre la presse numérique, a vite fait de vous désigner comme un ringard. Même si l'on en fait une lutte «pour la biodiversité», tant cette presse apparaît menacée aujourd'hui. On doit l'avouer : on a parfois haussé un sourcil en lisant certains passages du texte inédit «Le vent se lève», qui ouvre ce recueil comportant par ailleurs des articles déjà parus dans le 1, l'hebdomadaire dirigé par l'auteur. Comme lorsque Fottorino déplore qu'Ali, célèbre vendeur de journaux à la criée de Saint-Germain-des-Prés, ait stoppé son activité. OK boomer ? Un peu. Il se trouvera forcément des acheteurs de La presse est un combat de rue pour s'en tenir à cette lecture superficielle, caricaturale.
En vérité, la réflexion de l'ancien directeur du Monde, à laquelle se mêlent des souvenirs personnels, des anecdotes savoureuses (ah les bons conseils d'Alain Minc pour dépenser moins dans une rédaction !) et le récit de l'aventure du 1, va beaucoup plus loin. Le cœur du propos se résume en une phrase : «Les écrans font littéralement écran au réel.» Eric Fottorino s'interroge : en quoi le numérique a-t-il changé le journalisme ? Et l'a-t-il fait progresser ? Sa réponse ne fera pas l'unanimité mais elle mérite d'être débattue. Pour lui, «un clic n'est pas une expérience». Comprendre : à l'inverse de la lecture d'un journal, objet fini possédant un début, un milieu, une fin, donc une cohérence. De quoi offrir une appréhension du monde. A côté d'arguments plus classiques, sur la course à la vitesse ou à l'audience, l'auteur en développe un fort : le numérique a bâti sa force sur l'infinité des possibles et des longueurs ; avec lui, pas besoin de choisir ou circonscrire ce qui pourra rentrer dans la maquette d'un journal papier. Est-ce si formidable ? «Choisir, hiérarchiser, raconter, s'éloigner de l'actualité aveuglante pour voir l'événement dans ce qui ne fait pas les manchettes, s'éloigner du bruit médiatique pour faire entendre la forêt qui pousse mieux que l'arbre qu'on abat. Pas facile. Mais indispensable pour imposer sa voie, sa voix», écrit-il.
Pendant ce temps-là, le numérique, pris au vertige de la profusion, tendrait naturellement à multiplier les formats et les entrées. La thèse est convaincante : face à la massification de l'information, on n'a jamais eu autant besoin d'endroits cherchant à la ranger. Elle est aussi problématique : plutôt que de s'arc-bouter sur l'imprimé, l'enjeu n'est-il pas d'ordonner la presse numérique, d'appliquer à elle ce souci de cohérence ? En saluant les expériences tentées par certains médias numériques s'imposant des limites, comme les Jours et Brief.me, Fottorino le dit implicitement. Dans la même veine, le journaliste défend la nécessité des kiosques et le besoin urgent de les soutenir, même s'ils sont condamnés au déficit. Une question de service public et un «combat de rue». «La presse écrite doit reprendre la main. Et d'abord, occuper l'espace réel.» Ce livre est celui d'un amoureux de ce support en voie d'extinction, qui sait que la disparition de la culture de l'imprimé, de son savoir-faire et de sa mémoire, comporte tant de risques pour le débat démocratique, l'ouverture aux autres, la construction du politique. On le suit pleinement là-dessus.




